Fragments d’été

Ailleurs, An Troisième de l’Etat d’urgence.

L’année n’en finissait pas de moisir. Je nourrissais assez de pessimisme pour guetter l’aube chaque nuit, convaincu que le soleil lui-même finirait par démissionner. Pourtant, jamais il ne cessa de surgir au petit matin. Un toubib, au terme d’une consultation aussi courte que le temps nécessaire pour empocher ses vingt-cinq balles, avait rendu son verdict tel un procureur : insomnie. Un diagnostic assorti de deux semaines fermes de pilules. A la pharmacie, j’avais ramassé tout le poison prescrit, sans aucune intention de l’absorber. Simplement, ça ne pesait par lourd et c’était toujours une bonne monnaie d’échange sur la route.

Je rentrais chez moi, consumé par un désir d’action à la frontière de la pathologie. La condition urbaine commençait à me taper sur les nerfs. Il me fallait au moins un océan entre mon enveloppe charnelle et cette année de merde. Je décidais d’honorer l’invitation d’un navigateur au long cours, dont le voilier mouillait quelque part dans le golfe du Bengale. C’est qu’on n’a jamais assez d’Orient dans sa vie…

* * *

Ma fille avait la mine défaite de ceux qui viennent de parcourir quinze mille bornes en deux jours, un train, un métro, deux avions et un taxi. A peine rassasiés de boulettes de riz aux légumes, trop épuisés pour savoir qui nous étions et incapables de prendre la moindre décision, nous marchions dans toutes les directions, hagards, à la recherche de la mer. Au large, un bateau nous attendait. Un coup de fil. Un café épicé. Une heure plus tard, les coudes baignant dans d’immenses flaques de sueur et les yeux baignés de lumière, nous vîmes débarquer le capitaine. Sa minuscule annexe peinait à supporter le poids de notre barda, mais nous emportions avec nous une quantité de vivres suffisante pour nous affranchir de l’humanité un moment.

* * *

J’avais passé vingt bonnes années à vouloir changer le monde, ce dernier s’y refusant obstinément. Sous les tropiques, à bord d’un voilier, je me moquais bien de connaître les derniers soubresauts d’une planète à la dérive. Dans la chaleur de l’été, mon indignation pouvait entrer en hibernation. Seule subsistait ma capacité d’engloutir des pages et des pages, dont ce bon vieux compagnon de vadrouille, Henry Miller : « Il n’y a pas plus grande, plus extraordinaire bénédiction que l’absence de journaux, l’absence de nouvelles sur ce que peuvent inventer les humains aux quatre coins du monde pour rendre la vie vivable ou invivable. Si seulement on pouvait éliminer la presse – quel grand pas en avant nous ferions, j’en suis sûr ! La presse engendre le mensonge, la haine, la cupidité, l’envie, la suspicion, la peur, la malice. Qu’avons-nous à faire de la vérité, telle que nous la serve les quotidiens ? Ce qu’il nous faut, c’est la paix, la solitude, le loisir. »

Sur le pont, ma fille entamait une danse de la pluie à la proue du navire. Aussitôt, avec la ponctualité d’un horloger suisse, la mousson nous rendait le salut avec force. Hilare, elle déclarait : « Tu sais quoi, Pa’ ? Ce qu’il faudrait, c’est le même paysage avec le climat de chez nous… » Qu’avais-je besoin de savoir si l’on se massacrait avec la même ferveur un peu partout sur Terre ?

* * *

Dès l’aube, le capitaine avait repris la mer, et c’est au large d’un îlot paradisiaque que nous nous réveillâmes. Mais à dix heures, un interminable défilé de bateaux commençait à déverser des vagues de touristes chinois. Bananes gonflables, parachutes ascensionnels, scooters des mers, séances de plongée dans des rochers peuplés de crabes et de saloperies en plastique, repas uniformisés au goût de l’Empire du Milieu, lait de coco au tarif parisien, crème à bronzer et perches pour autoportraits… nous avions là tous les symptômes d’un cancer généralisé. Par environ huit degrés de latitude et presque cent de longitude, je retrouvais le mal qui rongeait l’humanité : l’abondance de fric au royaume de la misère et des facilités, et des bougres convaincus de pouvoir s’offrir un soupçon de bonheur à moindre coût. Où se trouvaient donc la paix et la solitude si chères à Miller ? Mon désespoir était total, les yeux bridés à la place des visages pâles n’y changeaient rien.

* * *

Le lendemain, après avoir parcouru dix-huit miles nautiques, nous accostions dans un petit port de pêcheurs. Combien d’entre eux vivaient encore des ressources de la mer ? A en juger par la couleur de l’eau, plus grand chose de vivant ne devait subsister sous les pilotis, hormis des tonnes de matière fécale. Si le commerce de babioles est bon pour les affaires, que faire des étrons de trois mille consommateurs quotidiens sur un récif cerné d’eaux ?

Une gamine nous aborda. Salutations d’usage dans la langue locale. « Je suis musulmane », s’empressa-t-elle d’ajouter dans un anglais hésitant. Voilà qui me faisait une belle jambe. Allah avait-il envisagé une solution viable dans l’au-delà, concernant la gestion des déchets ?

* * *

Les jours s’écoulaient paisiblement, et sous mes yeux, l’horizon s’étalait, imposant et sûr de lui. Seul face à la mer, le flot de mes pensées s’apaisait, ma rage se dissipait un peu. Dans les nuages, je croyais même déceler le visage d’une infirmière, dans les bras de laquelle je me promettais d’ajourner ma grande croisade contre l’injustice faite par Homo Faber à Gaïa. Nous conduisant à la gare, un jeune couillon nous avait doublé sur la roue arrière et le casque au bras. Elle avait salué la performance d’un immense sourire, l’accompagnant d’un nonchalant : « Bravo ! On manque de candidats au don d’organes… » Son humour noir, ses courbes et ses livres, voilà le genre de remède qu’il me fallait.

* * *

Golfe du Bengale –
d’une muse j’ai rêvé
sous les hévéas.

 

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Engagez-vous, rengagez-vous !

Jour de rangement de vieux carnets, An Second de l’Etat d’Urgence.

Mars 2005. Séquestré dans un immense hangar, avec pour munitions des stylos et du papier, je réalise m’être déplacé pour rien, tant le sujet du jour m’est étranger. L’an passé, je m’étais pourtant promis de ne plus venir faire le chien savant. Et me voici quand même au milieu de la quintessence d’une génération en quête de longues semaines de congés payés, devant patienter deux heures que ces messieurs-dames des colonies d’outre-mer aient commencé à composer pour évacuer cet étouffoir.

La demoiselle assise à ma droite s’est déjà levée trois fois pour aller aux chiottes. A-t-elle la vessie qui craque sous le coup de l’émotion ou va-t-elle consulter de petites fiches en croyant se sauver ainsi ? Cette interrogation et l’observation minutieuse de son déhanchement sont les seuls éléments de distraction de l’heure qui s’écoule.

Le concours se veut égalitaire, à l’image d’une République une et indivisible. Mais tout n’est que parodie, de l’alignement des tables à la discipline avec laquelle tous se lèvent à la remise des sujets. Un délire orwellien. Les organisateurs, si prompts à exiger le silence, n’hésitent pas longtemps avant de brancher un affreux bloc de ferraille appelé chauffage, qui pour deux millions de décibels peine à offrir de rares degrés à la bâtisse. Tant de cervelles en fusion, voilà qui devrait pourtant produire de la chaleur, non ? Et puisque l’on cause d’égalité, les candidats des autres académies sont-ils soumis au même vacarme ?

Evaluant le potentiel d’un esprit à enseigner en fonction de ses compétences de perroquet à recracher une soupe, souvent avalée sans en distinguer la moindre saveur, cette institution me désespère. Dis ce que tu sais aujourd’hui, pour le reste on verra plus tard ! C’est en somme sur cette idée que repose l’éducation des mômes dans ce pays, au nom de grands principes démentis chaque jour. Dès lors, comment s’étonner de créer des générations de veaux ?

* * *

Juin 2017. J’achève Maintenant, du Comité invisible, et me rappelle alors d’un passage de leur premier livre, L’insurrection qui vient, si formidablement promu en son temps par Alain Bauer :

« La France est un produit de son école, et non l’inverse. Nous vivons dans un pays excessivement scolaire, où l’on se souvient du passage du bac comme d’un moment marquant de la vie. Où des retraités vous parlent encore de leur échec, quarante ans plus tôt, à tel ou tel examen, et combien cela a grevé toute leur carrière, toute leur vie. L’école de la République a formé depuis un siècle et demi un type de subjectivités étatisées, reconnaissables entre toutes. Des gens qui acceptent la sélection et la compétition à condition que les chances soient égales. Qui attendent de la vie que chacun y soit récompensé comme dans un concours, selon son mérite. Qui demandent toujours la permission avant de prendre. Qui respectent mutuellement la culture, les règlements et les premiers de la classe. Même leur attachement à leurs grands intellectuels critiques et leur rejet du capitalisme sont empreints de cet amour de l’école. C’est cette construction étatique des subjectivités qui s’effondre chaque jour un peu plus avec la décadence de l’institution scolaire. La réapparition, depuis vingt ans, de l’école et de la culture de la rue en concurrence de l’école de la République et de sa culture en carton est le plus profond traumatisme que subit actuellement l’universalisme français. Sur ce point, la droite la plus extrême se réconcilie par avance avec la gauche la plus virulente. Le seul nom de Jules Ferry, ministre de Thiers durant l’écrasement de la Commune et théoricien de la colonisation, devrait pourtant suffire à nous rendre suspecte cette institution. »

Qui doute encore de l’urgente nécessité de destituer nos institutions ?

Consignes de vote

Une veille de débâcle, An Second de l’Etat d’Urgence.

Aux temps heureux de la surveillance participative, il est de bon ton de donner en ligne ses consignes de vote. Voici donc les miennes, sous la forme de trois haïkus gribouillés en cours de campagne.

Le 31 mars, la relecture d’un passage de George Orwell (« Tant que vous n’êtes pas vraiment malades, affamés, terrorisés, emmurés dans une prison ou dans un camp de vacances, le printemps demeure le printemps. Les bombes atomiques s’amassent dans les usines, les policiers rôdent à travers les villes, les hauts-parleurs déversent des flots de mensonges, mais la Terre tourne encore autour du Soleil. Et ni les dictateurs ni les bureaucrates, bien qu’ils désapprouvent profondément cela, n’ont aucun pouvoir d’y mettre un terme. », Quelques réflexions sur le crapaud ordinaire) m’inspirait trois vers :

Cerisiers en fleurs,‬
élection pestilentielle –
j’ai choisi mon camp.

Le 19 avril, faisant part de la constance de mon indécision quant à ce qu’il conviendra de faire ce dimanche – bouquiner dans la forêt, glisser un poème dans l’urne ou apporter un hésitant soutien au commandeur des croyants – l’énumération, par ses épigones, de pathologies diverses et sérieuses m’affectant sans que je ne le sache, m’imposait cette conclusion :

Ô thuriféraires‬
de drapeaux et d’hologrammes !‬
indicible ennui.

En cet ensoleillé 22 avril, puisque la politique au sens noble du terme se vit à distance d’un électoralisme à l’agonie, et parce que demain se prépare aujourd’hui, moi et mon hologramme avons unanimement tranché et déclarons ainsi :

Veille de suffrage –
interrogeant l’horizon
une armée de l’ombre.

Qu’importe que la nuit des barricades soit de ce dimanche ou d’un autre, le printemps viendra. Loin des fièvres d’engagement douillet chaque cinq ans, nous y travaillons.

Le Royal occupé n’est pas mort, vive le Royal occupé !

De retour à Montpellier, An Second de l’Etat d’Urgence.

Des projections nombreuses et variées, comme Les Sentiers de la Gloire, Dr. Strangelove, Le Voyage de Chihiro, Lavovare con lentezza, Land and Freedom, Ne vivons plus comme des esclaves, The Rocky Horror Picture Show, Je lutte donc je suis et bien d’autres perles subversives… Des cours de boxe populaire et de marxisme, des leçons d’occitan et de théâtre, une chorale révolutionnaire et des lectures de contes pour enfants, des ateliers sur le féminisme ou l’aiguisage de couteaux – y aurait-il un lien ? –, un séminaire sur l’environnement, un festival de cinéma d’Amérique latine, un débat sur le matérialisme dialectique, un spectacle de Daniel Villanova, et des concerts à foison : rap, reggae, oud turc… que sais-je encore ? Des rassemblements à n’en plus finir, pour les sans-papiers, contre la répression policière, contre la loi Travail, en soutien à de jeunes militants interpellés pour d’invraisemblables prétextes… Et la construction de chars pour fêter Carnaval, fête populaire et traditionnelle occasion d’inverser ses valeurs autour d’un grand feu de joie, se délectant de voir brûler Monsieur Justice et ses sbires…

Mais quel est donc ce lieu, foyer de contestation et de culture, si hâtivement renommée alternative par les médias ? se peut-il qu’il subsiste un espace de respiration sur des rives méditerranéennes si promptes à voter pour une fasciste blonde ?

Il s’agit d’un ancien cinéma à une centaine de mètres de la fameuse place de la Comédie, dont les dalles en marbre sont à ce point lustrées qu’on ne peut traverser la place en été sans de solides lunettes de soleil, sous peine de risquer une fracture de la rétine. Le Royal, c’était selon la réclame « le premier multiplexe en centre-ville d’Europe équipé de THX ». Des investissements hasardeux, une programmation de merde, puis une fermeture officielle.

Le Royal occupé, c’est tout l’inverse : l’acoustique et la tenue des salles se sont quelque peu dégradées, mais le tarif est imbattable, variant selon l’humeur et les moyens de chacun, de l’entrée libre à la modeste donation glissée dans une casquette à la sortie des salles.

C’est aussi un lieu d’hébergement d’urgence, où l’on a vu arriver de jeunes gens, d’autres plus vieux, voyageurs de passage ou autochtones en situation de détresse, étudiants ou travailleurs, avec ou sans enfants, qui ont trouvé sur place une écoute, des conseils, un toit pour la nuit ou la semaine, en chambre individuelle ou collective.

Le Royal occupé, c’est encore et surtout une belle école de vie, sociale et politique, pour des étudiants qui côtoient, parfois découvrent, la misère voisine d’un cœur urbain si fréquemment nettoyé au chlore et si abondamment doté de dispositifs pour interdire toute sieste aux sans-abris comme aux flâneurs. Combien sont-ils à m’avoir dit s’être forgés dans ce cinéma les bases d’une culture politique, pratique et théorique, s’être outillés et enrichis par les nombreuses rencontres qu’il permet ?

Lieu d’échange et de vie, sorte d’agora où la parole est plus libre que dans n’importe quel colloque des Rencontres de Pétrarque, où l’on s’ennuie profondément mais entre bonnes gens, cette écharde dans le talon de Monseigneur Saurel, édile de la commune et baron de Caravètes, devrait être évacué sous peu par décision judiciaire du 30 mars. On se demande si, dans cette bourgade surdouée où l’on n’a pas hésité à recourir au GIPN pour déloger un homme puissamment chevelu d’un arbre, le 3e RPIMa ou la Légion étrangère seront nécessaires pour procéder à l’évacuation, attendue plus ou moins n’importe quand, l’état d’urgence offrant un éventail assez fantaisiste de possibilités.

Qu’attendez-vous pour faire un tour au Royal occupé, dont certains déplorent qu’il ne réponde pas aux normes de sécurité si calibrées de l’Union européenne, mais qui manquera tant à la ville une fois fermé ? Vendredi 7 avril, des loustics du plateau de Millevaches seront de visite pour la présentation d’un film, qui de Villiers-le-Bel à Notre-Dame-des-Landes raconte ces lieux, toujours plus nombreux, où se jouent le contraire des passions tristes entretenues par le pouvoir et les médias : Messa Guerrillera. Pourquoi ne pas profiter de l’occasion pour apporter votre soutien à ses occupants résistants ?

Du bon usage du terme « sodomite »

Dans un pays à la morale de curé, An Second de l’Etat d’Urgence.

Dans une société qui privilégie l’expression écrite en cent-quarante caractères, la pratique du haïku se révèle parfois salutaire. Se contenter de dix-sept syllabes est en soi un exercice intéressant pour tout esprit volubile. Mais surtout, sa forme, concise et ciblée, convient parfaitement au détournement d’une publicité toujours plus envahissante ou pour s’afficher en lettres de feu sur les murs d’un édifice officiel ou bancaire.

Les innombrables violences policières qui rythment l’actualité française m’ont ainsi inspiré ces trois lignes :

Derche à la peau lisse
pétainisme sodomite –
honte nationale.

Devenues plus tard :

Derche à la peau lisse
sodomie aux idées brunes –
crime intentionnel.

Après réflexion, crime évoque mieux le geste, à savoir le viol présumé involontaire et accidentel – il est interdit de ricaner – d’un homme par un flic, et brun m’apparaît plus adéquat pour suggérer l’odeur pestilentielle d’une époque que l’image d’un maréchal déchu. Quant à l’exigence de zénitude, c’est une légende dont je me contrefous. Qu’il me soit permis de rappeler ces mots de Philippe Costa :

« Sans aller jusqu’à dire que l’esprit du haïku est fondamentalement et toujours à la bouffonnerie – tant s’en faut, ce serait un autre excès –, en disant cela je m’en approcherai certainement beaucoup plus qu’en continuant à divaguer sur son arrière-plan « spirituel ».

Le haïku est marqué du sceau de l’irrespect, de l’espièglerie et de la trivialité, quelquefois de la moquerie. Bashô parlait de kokkei, c’est-à-dire littéralement de « cocasse », de drôlerie, d’humour ; et il souhaitait qu’un haïku soit empreint de karumi, de « légèreté ». »

Mes haïkus n’ont pas vocation à être inlassablement de saison, mais satiriques et engagés si ça me chante. Ils ne se prennent pas au sérieux, n’ont aucune prétention littéraire ou artistique. A la rigueur, ils sont une forme de poésie populaire destinée à pourrir certains murs – je parle évidemment des réseaux sociaux et non du commissariat de votre quartier.

Ce qui n’empêche nullement la police des bonnes mœurs de s’interroger, en témoigne cette intervention :

« Hem, merci pour l’insulte « sodomite », mais une précision importe : est-ce que ton texte est homophobe ou rétrograde ? Je m’explique : est-ce que tu as utilisé « sodomite » au sens d’ « homosexuel » ou bien au sens de « personne pratiquant la sodomie » ? C’est important pour moi de le savoir, histoire de caractériser exactement ce qui me dérange dedans. »

Que d’humour en si peu de lignes ! Si l’emploi du terme sodomite, pas plus que celui d’homosexuel ne peut en aucun cas être assimilé à une insulte, sauf pour un esprit étriqué ou un imbécile, la pratique sexuelle, passive ou active, serait donc potentiellement rétrograde, voire dérangeante ? Mais alors, outre les couples hétérosexuels s’y adonnant dans un généreux consentement, les homosexuels seraient-ils rétrogrades ? En voilà une proposition curieusement… homophobe !

Quoiqu’il en soit, j’opte finalement pour cette ultime version :

La peau lisse au cul,
peste brune et sodomie –
crime impardonnable.

Et qu’importe que cela dérange les âmes sensibles !

Un étrange sourire

Dans un centre d’accueil et d’orientation, An Second de l’Etat d’urgence.

« Le soir de sa mort, à dix-huit heures, elle faisait ses devoirs. » Ainsi s’achève notre entretien. Trois heures se sont écoulées pour résumer une vie. Une enfance paisible et confortable, puis l’assassinat d’une fillette et des milliers de kilomètres afin d’échapper à une mort certaine, laissant derrière soi femme et enfants. Des conversations Skype et des larmes à ne plus savoir qu’en foutre. Au cours de notre échange, il est question de maltraitances, de meurtres, de viols de cadavres, de décapitations et de trafics d’organes, énumération d’horreurs appuyée par une foultitude de procès-verbaux, actes de décès, documents judiciaires et autres sinistres papiers. Comme si j’avais besoin d’être convaincu !

Et jamais, jamais mon hôte ne perd son étrange sourire. Sur un visage marqué, rayonnant sur une peau d’ébène, il l’affiche avec d’autant plus de vigueur qu’il lui permet de dissimuler une paire d’yeux trop humides. Que d’efforts de sa part pour cacher les émotions qui le submergent ! Puis silence et éclats de rire. Entre espoir et désespoir, un homme à la dérive, perpétuellement en chemin.

Nous nous quittons et je m’interroge : son rictus, délicat mélange de joie et de douleur, était-ce seulement un sourire ?

Un jour ordinaire

Toulouse, invariablement sous état d’urgence, septembre 2016.

La demoiselle me fait un joli sourire en verrouillant la porte de l’intérieur, avant d’y accoler un message en caractères gras : « Suite à une panne informatique, nous informons notre aimable clientèle que votre magasin est fermé. Merci de votre compréhension. La Direction. »

Je ne voulais qu’un jus de fruits et m’apprêtais à le payer en espèces. Mais au temps merveilleux des solitudes connectées, tout est si insupportablement lié qu’il semble désormais impossible de s’acheter à boire sans l’aval d’une ferme de serveurs à l’autre bout du monde. Décidément, ce siècle numérique débute foutrement bien, et c’est avec modération que je m’exprime. Qu’est-il advenu des jours heureux, où l’acte de me rafraîchir le gosier tenait au petit bonhomme au coin de la rue, concoctant chaque matin de délicieux jus d’orange à la force de son poignet ?

Je reprends ma route et croise un copain. Nous cheminons côte-à-côte, lui à pied, moi sur mon vélo, déplorant ensemble l’humeur générale dans ce pays. Apercevant derrière nous trois véhicules de police, je monte sur le trottoir pour les laisser passer, l’étroite rue ne m’offrant guère le choix. Arrivé à mon niveau, le chauffeur, d’une carrure imposante et non moins fort en gueule, m’aborde par la fenêtre : « Le trottoir, c’est pas fait pour les vélos ! Vous gênez les poussettes ! » Je me suis écarté de la chaussée pour lui céder le passage, le ton n’en est pas moins inamical. Je ne m’en étonne même pas, pas plus que des ricanements à l’arrière du camion. L’humeur générale, disions-nous…

Le second véhicule me double à son tour. Aucune parole désobligeante ne s’en échappe, mince soulagement. J’ai toutefois droit à une petite rasade de liquide de nettoyage sur ma chemise, ces messieurs de la maréchaussée ayant l’excellente idée de laver leur pare-brise à ma hauteur. Convaincu qu’il n’y a pas de mauvaise intention, je place le geste sur le compte d’une inattention maladroite.

Mais au troisième camion, rebelote ! L’action est donc concertée. Avec le sentiment de puissance procuré par un armement de guerre à un peloton relié par radio à son commandement. J’ai la peau claire et l’apparence d’un citoyen lambda, vestimentairement parlant plus proche du pompeux cornichon que du punk à chien, mais cela ne suffit pas. Je suis certes juché sur un beau vélo noir, mais de là à y détecter un signal faible de radicalisation écologiste, j’ai peine à y croire. A moins que mon sourire ne soit jugé provocateur par des Tortues Ninja réduites à se mouvoir à six dans une boite métallique ?

Une jeune femme s’indigne de cette scène surréaliste. Les policiers s’éloignent. Un vieux chibani lâche sur leur passage un juron. Un pochtron se marre tout seul, et mon copain bifurque à droite. Je poursuis ma route, seul et songeur. Il ne flottait, dans cette rue épicée, que le parfum d’un été indien décidé à perdurer. Jusqu’à l’arrivée des forces de l’ordre, dont on ne sait trop quels mystérieux rapports elles entretiennent avec l’ordre. « Il arrive un moment où la seule façon pour un homme de garder sa dignité, c’est de casser la gueule à un flic. » C’est Steinbeck qui le dit. Qui peut encore douter des richesses de la littérature nord-américaine ?

A force de gamberger, je me retrouve dans une des ces périphéries urbaines qui définissent si bien la pauvreté esthétique de notre époque. Je me demande ce que je fous là et fais demi-tour. A la base, je voulais juste un jus de fruits. Un simple jus de fruits.