Vacances à la ferme

JAK160718 Pleine lune a la ferme

Sous état d’urgence en voie de constitutionnalisation, été 2016.

La route. Les phares dans la gueule et des heures de conduite dans les reins. Puis enfin, le patelin. Une poignée de main amicale, un rhum et des indications. Une clairière. La fraîcheur nocturne. Et la Voie lactée, majestueuse.

Mon Italienne s’émeut de la taille des Douglas, quand une bagnole surgit à vive allure. Elle se gare et deux hommes en descendent. Le premier, genre coureur de marathon à cheveux longs et lunettes, file vers un bâtiment de pierre. Le second, calvitie triomphante et épaisse moustache brune, ouvre le coffre, dont il sort ce qui ressemble à une chèvre inerte. De retour, Fil-de-fer tend à Moustache un couteau avec une lame de vingt bons centimètres. Ce dernier, à la lueur des phares de la voiture, assène alors de violents coups dans la gorge de la biquette, tout en gueulant un juron. Le sang gicle et se répand au sol, sous une lune naissante et sans un bruit. Un dernier coup dans le ventre, et les viscères s’écoulent. La chèvre superficiellement vidée, Fil-de-fer la rentre aussi vite dans une bâtisse voisine. Ensanglanté jusqu’aux coudes, Moustache se dirige vers une maison dont il revient bredouille. Des paroles sont échangées, puis l’un d’eux vient vers nous : « Salut ! Vous pouvez nous prêter une de vos frontales ? On ne trouve pas l’interrupteur de la cuisine… »

Quelques minutes plus tard, Fil-de-fer me remercie pour la lampe et rejoint sa voiture. Et c’est à grands renforts de gestes que Moustache, les mains propres mais muni d’une lame sanguinolente, aide son compère à faire demi-tour entre de sombres bâtiments, à la lueur d’un feu de recul déglingué. Comme si la scène manquait de surréalisme, il s’approche avant de s’engouffrer dans la caisse, et avec un fort accent oriental, lance un jovial : « Poutain ! On a fait oun massacre… »

Puis ils repartent…

* * *

« Salut ! Vous n’avez pas vu un chevreuil mort ? Des copains en ont trouvé un sur le bord de la route, cette nuit. Ils l’ont apparemment laissé à la ferme. »

Un réveil comme je les aime… On retrouve l’animal cloué à une poutre, à l’atelier. Un volontaire entreprend de finir le travail bâclé de la nuit, mon Italienne décide de lui filer un coup de main. Pour une raison que j’ignore, alors qu’il ne s’agit pas non plus de dépecer un Premier ministre socialiste en exercice, elle semble y prendre un malin plaisir.

Ce n’est que quelques jours plus tard, autour d’une table de poker, que Fil-de-fer me révèle les mots de son compagnon, pris de loin pour un juron, au moment du coup de couteau fatidique : « Allahou akbar ! Il a crié Allahou akbar, tu te rends compte ? » Les éclats de rires sont unanimes. Dans l’euphorie, je me fais même plumer cinq euros.

Je laisse finalement dix balles dans ce traquenard. Mais avec la joie de m’être fait dépouiller par des hôtes au grand cœur et un souvenir à un million de dollars.

Nuit debout sur la Comédie

JAK160409 Atelier de defrontdegauchisation

Toujours à Montpellier, toujours sous état d’urgence éternel, 2016.

On ne va pas se mentir, on aime l’atmosphère qui règne cette nuit sur la place de la Comédie, d’ordinaire si insupportablement gentrifiée. Une ambiance assez éloignée de celle des grands soirs, mais d’une beauté inattendue.

Heureux écosystème que cette foule diverse, à l’acné ravageur ou aux cheveux blancs ! Chacun semble ici trouver sa place, et l’on se situe bien au-delà du noyau des militants de toujours. Au sol, de nombreuses commissions disposées en cercles, des gens concentrés, parfois même studieux, stylo dans le bec et calepin sur les genoux, forts d’initiatives aussi nombreuses que prometteuses. Les temps de paroles sont définis, les interventions brèves et efficaces. Il faut dire que l’organisation a de quoi faire pâlir n’importe quel directeur des ressources humaines, avec ou sans chemise. Et le tout sans aucune hiérarchie ! Puis ici, on ne se voile pas la face : l’ennemi est désigné par son nom, le capital, et les régimes occidentaux appelés « démocraties capitalistes » – à ce stade de mépris de la volonté populaire, il convient d’user de précautions langagières quant à l’emploi du mot démocratie, et les guillemets sont de rigueur.

Le travail des commissions achevé, feuilles de conclusions et listes de contacts en main, c’est une vie bouillonnante et généreuse qui s’épanouit sur place. Un jazz improvisé autour d’un piano, un premier feu, puis un second, des artistes affairés à rénover un téléviseur avec de la peinture, de petites grappes humaines mangeant, buvant et bavardant avec le sourire, quelque chose d’étrange et sympathique flotte dans l’air…

Je croise un ami de longue date, militant anarchiste. « Quelque chose est en train de naître », murmure-t-il. Mot pour mot, j’allais dire la même chose. Il n’est pourtant pas du genre à se laisser éblouir par n’importe quel attroupement nocturne, et moi non plus. Mon Italienne lit dans ses yeux le même étonnement joyeux, emprunt d’une douce émotion. Des sourires, encore. D’autant que le seul drapeau flottant ici est noir. Aucune étiquette politique ou syndicale. Autour d’une table, on s’affaire même à défrontdegauchiser les meilleurs autocollants du Front de Gauche. Ils leurs ont été empruntés. Dans la région, leurs élus sont tellement occupés à gouverner sur une liste alliant socialistes et MEDEF qu’ils ne se sont rendus compte de rien.

Les rafales de vent se font plus violentes et les cercles plus compacts. Je me rapproche d’un groupe évoquant la question de la violence. Un vieil homme partage son expérience avec la jeunesse : « Vous savez, jusqu’au 6 juin, on nous appelait terroristes. Le lendemain, on était des résistants. Nous étions même des Résistants avec une majuscule ! Alors ne cessez jamais d’être des casseurs ! Vous êtes les héros des jours qui viennent, mais vous ne le savez pas encore. » Eternelle sagesse des anciens…

Montpellier, ex-capitale d’une ex-région où le Front national arrive en tête, si paisiblement embourgeoisée dans un pays endormi, ce soir Montpellier semble avoir décidé de ne pas se coucher. Et pour de bonnes raisons. Mais demain, les médias vous parleront des hordes de casseurs déferlant sur Paris. Demain, ils vous montreront des graffitis sur les murs, des abribus en feu, des banques ravagées. Demain, ils vous raconteront la sauvagerie musicale d’une meute sous les fenêtres du Prince. Mais ils pourraient bien omettre de vous raconter l’indicible : sur des dizaines de places, de modestes villes aux plus grandes agglomérations de ce pays, des gens se sont rassemblés, se sont parlés et écoutés, et ont trouvé des points d’accord. A Paris, ils ont invité des juristes à les rejoindre pour l’écriture d’une nouvelle Constitution. A Bordeaux, des doléances ont été affichées sur les grilles du palais de justice. Un peu partout, la convergence des luttes s’est organisée. C’est tout de même autre chose que dix hommes en noir autour d’une banque !

Et si cette nuit du 40 mars présageait de prochaines vendanges ?

* * *

« Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore
Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent. »

(Robert Desnos, Demain)

Du Cancer Général des Travailleurs

JAK160324 Manifestation devant le siege du MEDEF a Montpellier

Un beau jour de printemps malgré l’état d’urgence, 2016.

De passage à Montpellier, je souhaitais voir de quel bois s’y chauffait la jeunesse. Je rejoignais les manifestants lors d’un pique-nique devant le siège du MEDEF, au beau milieu d’une zone commerciale sans âme, triste pléonasme.

J’y trouvais deux à trois cents bougres, majoritairement étudiants, encadrés par de vieux baroudeurs des causes perdues. Une sono, deux tables, du pain, du sauciflard et du pinard, marque de fabrique des cortèges estampillés CGT, accueillaient la petite foule dans une ambiance familiale, sur un parking minable et cerné de grillages. Le tout sous la surveillance attentive d’un cheptel de CRS. Quelques clowns, insufflant un peu de rire au rassemblement, achevèrent de transformer ce temps de lutte en une kermesse dominicale.

« Tapis dans l’ombre », affublés de capuches et keffiehs censés les rendre anonymes, mais leur donnant une visibilité sans pareille en de telles circonstances, certains semblaient attendre l’occasion d’agir. Qu’allaient-ils faire ? Impatient de le découvrir, je restais dans cette triste souricière. Quelques slogans énervés fusant à l’attention de la police, en faction devant le bâtiment du MEDEF, c’est à l’unanimité que les briscards de la CGT décidèrent de se positionner à leur tour en ligne, se faisant ainsi les gardes du corps des gardiens de l’ordre.

Un officier vint alors leur demander de garder l’œil sur un groupe bloquant l’entrée du parking, faisant ainsi de l’ombre aux commerçants voisins. S’exécutant sur le champ, le syndicat prenait deux mesures imparables : l’augmentation du volume sonore de Zebda, afin de couvrir les slogans des étudiants, et le rapatriement de la manifestation en ville, pour, je cite, « la rendre plus visible ». Un petit quart d’heure fût nécessaire pour plier boutique, équiper une voiture de la sono si indispensable aux cortèges en manque d’imagination, et se diriger mollement vers la sortie. C’est qu’à la CGT, on a le sens de la discipline et l’on n’a pas coutume de discuter les consignes de la préfecture. Notamment quand elle « recommande » un détour en U, via des artères à l’écart de tout, entre bureaux et hangars.

Ainsi, la manifestation s’ébranlait, le soleil, la bière et les manœuvres syndicales ayant entre temps divisé ses forces par deux. Mais aussitôt, alors que je me perdais à évoquer le charme nasal du portugais avec une étudiante en langues, un petit groupe cagoulé faisait un pas de côté, s’approchait de la grille à peine franchie et envoyait quelques boules de peinture rouge sur la façade du MEDEF, avant de se fondre dans la masse. Le tout en deux ou trois secondes, évitant ainsi toute interpellation. Certes, l’acte ne revêtait qu’une portée purement symbolique et il eût été plus efficace d’entreprendre un ravalement nocturne complet, mais les tâches rouges donnaient un air printanier à la sinistre bâtisse. A ma droite, un homme en uniforme syndical, lança alors un discret juron à l’attention de la jeunesse, et à la vue de mon boitier, me demanda de ne conserver aucune photo de lui dans cette manifestation. Je n’avais enclenché qu’une demi-douzaine de fois, et bien avant l’action, ne souhaitant pas me faire auxiliaire de police, mais à chacun ses paranoïas…

Au terme du détour préconisé par les flics, nous arrivâmes à un arrêt de tram, où les manifestants décidèrent de rallier le centre-ville en tramway, n’occupant guère qu’une moitié de rame. Dans la foulée, je me tirais, non sans lâcher à mon tour un juron à l’attention d’un cadre de la CGT. Il faut dire que l’organisation méritait bien son surnom de Cancer Général des Travailleurs. On ne sait encore si sa présence permanente dans les manifestations étudiantes répond à une exigence de la base ou à un calcul cynique de récupération ultérieure, mais on ne serait pas étonné de voir sa façade ravalée bientôt.

Il est onze heures

Sous état d’urgence perpétuel, mars 2016.

Il est onze heures quatre et les tramways fendent la petite foule assemblée devant la gare.

Il est onze heures dix et l’on se dit qu’une manifestation incapable de se faire respecter par des tramways, c’est de mauvais augure.

Il est onze heures douze et l’on scrute le ciel à la recherche d’un signe, on ne récolte que de l’eau.

Il est onze heures quinze et saisi d’une pulsion, on accoste le type de la CGT pour lui demander d’avancer son fourgon sur les rails. Mais le bougre, haut de ses cinquante ans bien tassés, tente une dérobade : « Je peux pas, c’est pas moi qui décide. Faut voir avec les copains ! »

Il est onze heure dix-sept et l’on se demande quel genre de pitre préfère le copinage à la camaraderie ou à l’amitié, quand le rassemblement s’ébranle. Ce serait un aveu d’échec, une manifestation réussie commençant toujours en retard.

Il est onze heure vingt-six, nous avons pris cinq mètres sur la chaussée, et les tramways ont cessé de nous martyriser sur l’aimable suggestion d’un contrôleur des transports, au grand étonnement de syndicats cherchant pourtant à calmer le jeu après ma subversive proposition d’onze heures quinze.

Il est onze heure trente-sept quand le cortège s’élance enfin…

Puis il s’en est passé des heures, des putains de longues heures sous la pluie, à voir de vieux syndicalistes de couloirs et autres trotskards professionnels tenter de canaliser une jeunesse vociférante. C’est qu’à vingt ans, on n’a pas encore acquis cette culture de la docilité qui demande l’autorisation de bloquer la rue et ne traverse jamais en dehors des clous. Au cours de cette journée de palabres et déambulations, on a d’ailleurs vu une soixante-huitarde aguerrie pâlir devant l’effronterie d’un jeune homme. Interrompant le polisson alors qu’il invitait la foule à investir le local du Parti socialiste, elle lui suggéra plutôt la visite du siège du Medef. L’insolent à la chevelure fière et négligée, mais au verbe cinglant, lui demanda si elle avait quelqu’un à y protéger. On s’est permis d’esquisser un discret sourire, on a en réalité frôlé l’orgasme. On s’est dit que tout n’était pas foutu et que certains n’allaient pas accepter d’entrer dans les cases qui leur avaient été assignées.

Alors finalement, regarder cette petite foule se chercher, se compter, se dévisager, puis ne plus vouloir se séparer et s’inviter à de prochaines retrouvailles, c’était un bon moment en dépit de cette pluie, de cette putain de pluie.

Etat d’urgence

Marseille, 2016.

« Je sais que reviendront l’aurore et le matin
Je les ai vus, tu les verras, j’en suis certain. »

C’est à ce moment-là qu’elle rentre. Ses yeux font un rapide tour des lieux et la guident vers l’unique fauteuil à mes côtés. La salle est à moitié vide, mais elle a décidé de s’asseoir ici. D’un immense sac à main, trente litres de babioles, elle sort un livre dans lequel elle se jette avec tant de précipitation qu’elle en perd toute crédibilité. C’est pourtant 1984, lecture salutaire. Mais je m’en fous, je veux juste bouquiner en paix. Le temps s’étire avec douceur, et ses regards dans ma direction se font moins discrets. Pour une raison ou pour une autre, je sais qu’elle va me parler.

Comme elle fait mine de lire avec attention, je l’oublie. Insidieusement, c’est alors qu’elle range son bouquin et brise le silence avec confusion : « Excusez-moi ! je cherche le nom d’un artiste local, assez connu et souvent exposé ici… Je ne retrouve pas son nom et ça me rend folle… Je vous ai vu lire Desnos et j’ai pensé que vous sauriez peut-être… Vous voyez de qui je veux parler ?… » D’un subtil battement de paupières, elle indique être disposée à m’entendre. Avec une suavité déraisonnable, elle ajoute : « Je l’ai sur le bout de la langue… » A sa façon de cambrer les reins, il n’y a aucun doute, elle se fout autant de ma réponse que moi de connaître son signe astrologique. Je ne sais encore ni où, ni quand, mais nous allons baiser.

Au loin, ou peut-être au coin de la rue, une foule domestiquée applaudit à se rompre les mains les aventuriers qui la dépossèdent de ses droits les plus élémentaires.

La demoiselle se lève, me glisse sa carte de visite, me demande la mienne car deux précautions valent mieux qu’une, puis s’enfuit comme elle est venue. Généreusement dotée en courbes rebondies, elle a la beauté fugace des amantes d’une seule nuit, et ni l’état d’urgence, ni les tribunaux de l’Inquisition ne feront taire cette voluptueuse promesse. Je ne sais plus trop bien si je lis ou si je fantasme. Dix nouvelles minutes s’écoulent avant que ne vibre mon téléphone. Déjà. C’est une invitation : « Je n’ai pas trop envie de boire un verre. Si tu veux, viens au 13 rue de l’Évêché. Tu sonnes à Casanova, troisième étage, porte de gauche. La chambre se trouve en face de l’entrée. J’ai un caractère volcanique. Tu veux passer ? » L’idée de forniquer à des fins récréatives et dans une rue épiscopale n’est pas pour me déplaire. Le temps de finir mon chapitre, prendre une douche et descendre vers le Vieux-Port, je peux y être d’ici une demi-heure. Je lui annonce ma venue dans une heure, se faire désirer étant le strict minimum.

Dehors, la foule n’en finit pas de beugler, exigeant maintenant qu’on lui apporte un bouc émissaire à saigner sur le champ, car le sang doit couler.

Nous sommes en février, je rêve de sueur et de liberté. Plutôt de vifs enlacements avec une belle inconnue que la bêtise de ce monde. Sur la Canebière, des flics contrôlent de sombres visages affairés à paraître moins sombres. Ambiance glaciale et armes aux poings. Pour éviter la volaille assermentée, je m’offre la fantaisie d’un petit détour. L’occasion de contempler de nouvelles peintures rupestres : « Mort aux Arabes ! » Subtile démonstration de ce que nous sommes le fameux chaînon manquant, étape intermédiaire entre de fiers primates et une humanité qui reste à inventer. Il est dix-huit heures quand mon doigt effleure le bouton de l’interphone à Casanova, rue de l’Évêché. Rien ne se passe. Il est dix-huit heures et une minute quand je reçois un message. Je frémis en attrapant mon téléphone. « Jack, pense qu’il me faut ton papier pour ce soir, vingt heures ! » Bon sang, c’est Jules ! Qu’il aille se faire foutre ! Comme s’il ne connaissait pas les impératifs du journalisme gonzo ! Puis la porte vient de s’ouvrir, une voix au loin me crie de monter, et déjà, je m’engouffre dans la cage d’escalier, un petit sourire de pute au coin des lèvres.

Au loin, la foule s’enflamme et l’on se suspecte avec suspicion. En somme, le délire continue. Mais il n’est pas né celui qui m’interdira le chant de la luxure.

Géométrie variable

Une nuit de novembre à la campagne.

Le massacre nous sembla d’autant plus interminable que les réseaux sociaux nous en firent connaître chaque soubresaut à la seconde près. Le réveil n’apporta aucun soulagement, le bilan s’étant provisoirement figé au-delà d’une centaine de morts. Ainsi, le carnage fût à la hauteur de ce que vivaient chaque jour des milliers de personnes sur Terre, et cette malheureuse comparaison eût pour effet de générer un surcroît d’angoisse parmi la population. Mais quelques heures à peine furent nécessaires avant que Paris ne devienne le centre du monde, c’était bon pour le moral. Sur tous les continents, une fois ses couleurs déployées, le soleil cessa de se coucher sur le drapeau tricolore.

On répétait à l’envi que la barbarie n’avait ni couleur, ni religion, ni nationalité. Mais les victimes, bien que se vidant toutes d’un même sang, ne se valaient pas. Pas plus que l’Assemblée nationale n’avait hissé les drapeaux afghans ou libanais après les dernières tueries, on ne se souvenait de telles attentions internationales pour les innocents assassinés aux quatre coins du monde. L’injustice de cette indignation à géométrie variable était notoire, et l’on se demandait si elle ne nourrissait pas le ressentiment maladif de quelques milliers de criminels. Mais mieux valait se taire le temps du deuil. D’autant qu’on aurait pu être accusé d’anti-occidentalisme primaire, et l’on ne trouvait que difficilement accusation plus infamante.

En un jour à peine, les couleurs de la nation meurtrie surgirent de toutes parts, envahissant le réel et le virtuel, bleu blanc rouge par ci, bleu blanc rouge par là, si fiers qu’ils étaient d’être Français, pleinement convaincus de leur supériorité morale, fils et filles de France, doux pays de leur enfance et troisième exportateur mondial d’armes, faisant et défaisant les monarchies pétrolières et les dictatures ensoleillées, cocorico par ci, cocorico par là. En ces temps troubles et annonciateurs de grandes catastrophes pour l’espèce, alors que l’on avait si peu de raisons d’être fier de l’humanité, certains se raccrochaient à n’importe quoi, quitte à ce qu’il s’agisse d’un vulgaire morceau d’étoffe tricolore, ces mêmes couleurs sous lesquelles des peuples exotiques étaient bombardés avec de nobles intentions.

Un journaliste s’étonna de cet unanimisme en public. Le lendemain, confus, il s’en excusait presque : « Hier, j’ai exprimé une émotion, une impression de « bizarre » que j’ai ressenti en voyant mes amis Facebook adopter la proposition de se peindre le visage aux trois couleurs, comme le font parfois les manifestants dans les événements sportifs ou politiques… Que n’ai-je pas fait ! Une volée de bois vert m’attendait où j’étais traité d’anti-républicain, de « traitre » et d’autres noms d’oiseaux. » Cédant à la pression, il s’était résigné à supprimer son avis, démontrant une fois encore l’hypocrisie de cette société réputée civilisée. Ceux-là même qui juraient de défendre la liberté d’expression corps et âme semblaient être les premiers à ne supporter aucune contradiction. Savaient-ils au moins qu’on ne combat pas le terrorisme en terrorisant les opinions divergentes ?

En janvier 2015, après l’appel solennel d’un procureur de France Télévision à dénoncer ceux qui n’étaient « pas assez Charlie », nous étions un petit nombre à nous inquiéter, ignorant avec une véhémence sereine les injonctions à l’unité nationale. En ce triste mois de novembre, voilà que nous redoutions de ne plus être assez bleu blanc rouge au goût de la nation. Mais notre indignation, nos larmes et notre douleur n’avaient aucune couleur, ni besoin d’un quelconque étendard, fût-il celui de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité. Comme si l’on avait jamais eu l’occasion de vérifier ce qu’il y avait de faux-cul dans ce triptyque…

La grande explication n’avait pas encore commencé et le temps des conséquences ne faisait que balbutier. Les mots, pourtant, étaient déjà guerriers. Comme l’étaient les premiers bombardements sur « les positions de l’Etat islamique », faisant probablement deux ou trois paires de macchabées innocents. Au nom de ses belles valeurs, la France se constituait de nouvelles réserves de réfugiés et de terroristes, ses deux plus grandes phobies.

Le lundi, un appel fût lancé à faire la fête dans tous les bistrots du pays. Ainsi, les valeurs de la France devinrent l’alcool, la baise et le rock’n’roll, sur fond d’un « Même pas peur ! » aussi décalé qu’imaginaire, les petites scènes de panique dans Paris en témoignant largement. Cette humeur générale me terrifiait…

Fatigué de songer à ces heures funestes, je sortais prendre l’air. La nuit était d’une douceur inhabituelle. Je m’installais dans le jardin, profitant des bienfaits provisoires du changement climatique pour contempler la Voie lactée. Comment le ciel pouvait-il être aussi beau alors que toutes les victimes du massacre n’étaient pas encore connues ?

Germinal

Octobre 2015.

« Chez Maigrat, nom de Dieu ! Il y a du pain là-dedans. Foutons la baraque à Maigrat par terre ! » (Emile Zola)

C’était un jour d’automne. Ils espéraient naïvement initier avec lui un salutaire dialogue. Mais d’une voix horriblement douce, il déclara : « On n’est pas habilités, on n’est pas habilités. » Estimant avoir dispensé suffisamment de mépris, il tourna ensuite le dos aux humeurs grouillantes de la plèbe. Ses intonations paternalistes et son assurance tranquille achevèrent d’attiser la colère. Une rancœur tenace était née.

« La bande venait d’apercevoir Maigrat, sur la toiture du hangar. »

Après des années de stériles promenades derrière les camions à merguez des syndicats, un homme n’eût d’autre choix que de retenir le fuyard par sa chemise pour conserver une once de dignité. Le service de sécurité, naturellement dépourvu des facultés intellectuelles les plus élémentaires, tenta de couvrir la retraite de Monsieur le Directeur des Ressources humaines, sans réaliser que la rancœur pourrait soudain se muer en une colère froide. Ce qui ne manqua pas d’arriver. Une voix lâcha un mot d’ordre coquin, repris en coeur : « A poil ! » La chemise était perdue.

« Et, brusquement, ses deux mains lâchèrent à la fois, il roula comme une boule, sursauta à la gouttière, tomba en travers du mur mitoyen, si malheureusement, qu’il rebondit du côté de la route, où il s’ouvrit le crâne, à l’angle d’une borne. La cervelle avait jailli. Il était mort. »

Surpris par « la violence » de la scène, un délégué syndical déclara qu’il s’en était fallu de peu pour éviter le pire. Pourtant, l’insolent, bien que bousculé, n’avait pas reçu le moindre coup, et s’en était finalement tiré avec une belle frayeur et de modiques frais réels de « vêtements spécifiques à la profession exercée ». Dans les chaumières, on s’étonna de cette retenue. Quel courage il fallait pour rester calme, quand tout pouvait basculer !

« Mais les femmes avaient à tirer de lui d’autres vengeances. Elles tournaient en le flairant, pareilles à des louves. Toutes cherchaient un outrage, une sauvagerie qui les soulageât. »

Le soir même, une foultitude de politiques se hâtèrent d’étaler leur délicate indignation. Issus de la même fourmilière et si prompts à la surenchère, les médias se surpassèrent. La performance du Playmobil officiant sur France 2 fût remarquable, ce dernier allant jusqu’à se faire passer pour un auxiliaire de police. Les journaux, si habiles quand il s’agit de taire la violence de milliers de licenciements, dénoncèrent à l’unisson l’inacceptable agression contre le costume d’une âme d’exception. Le Prince demanda de « lourdes sanctions » après des « actes intolérables ». L’inquiétude semblait gagner les couloirs des palais.

« Déjà, la Mouquette le déculottait, tirait le pantalon, tandis que la Levaque soulevait les jambes. Et la Brûlé, de ses mains sèches de vieille, écarta les cuisses nues, empoigna cette virilité morte. Elle tenait tout, arrachant, dans un effort qui tendait sa maigre échine et faisait craquer ses grands bras. Les peaux molles résistaient, elle dut s’y reprendre, elle finit par emporter le lambeau, un paquet de chair velue et sanglante, qu’elle agita, avec un rire de triomphe. »

Dans nos quartiers, les audacieux n’inspiraient que sympathie et solidarité. Une barricade n’a que deux côtés et nous le savions. Nous n’attendions plus rien des révolutions, son temps s’étant éteint. Celui des révoltes, le temps des jacqueries joyeuses et des frondes terribles, était venu. Le temps des têtes au bout des piques et des paires de couilles hissées vers le ciel. Les visages bien élevés de nos élites n’avaient pas fini de blêmir…

« Cette plaisanterie les secoua d’une gaieté terrible. (…) La Brûlé, alors, planta tout le paquet au bout de son bâton ; et, le portant en l’air, le promenant ainsi qu’un drapeau, elle se lança sur la route, suivie de la débandade hurlante des femmes. Des gouttes de sang pleuvaient, cette chair lamentable pendait, comme un déchet de viande à l’étal d’un boucher. »

On nous avait vendu la fin de l’histoire, on s’était réfugiés dans la littérature. Et dans les heures sombres qui se profilaient à l’horizon, Germinal éclairerait notre route.

« Qui donc inventera le désespoir ? »

Sous les assauts d’une pluie brunâtre.

« Vous pouvez commencer à étudier sérieusement l’emplacement, sur les ponts du Potomac, des nids de mitrailleuses et des tanks qui devront arrêter le déferlement des hordes affamées. »

Au siège de la Banque mondiale, en ce triste mois de mars 1982 et devant un parterre de notables médusés, René Dumont vient de casser l’ambiance. Il s’en amuse. Face au silence et aux sourires crispés des plus grands économistes de ce monde, que peut-il faire d’autre ?

Une trentaine d’années plus tard, sa petite provocation résonne encore dans les allées de Washington, tant on vote allègrement de nouvelles fortifications aux frontières. C’est que les vagues migratoires, on ne s’en méfie jamais assez, ça peut vous changer un pays en un claquement de doigts ! Et en matière d’immigration, on sait de quoi on parle en Amérique…

Une trentaine d’années plus tard, dans une estivale insouciance, les derniers touristes finissent d’exhiber de prometteurs mélanomes sur les plages de la Méditerranée. Mais au fil des mois, les dizaines de migrants à tenter leur chance vers l’Europe sont devenus des centaines et des milliers. Jusque-là, tout n’était que télévisuel, lointain, à quelques miles nautiques des côtes africaines. Des corps sans vie effleuraient parfois le sol européen, mais rien que l’on ne puisse effacer d’ici l’été suivant.

Et soudain, cette image d’Aylan Kurdi… Insoutenable vision d’un enfant kurde, rescapé de Kobané, mais noyé au large d’une plage d’où sa famille tentait de gagner l’Europe. Par chance, son corps s’échoue en Turquie, évitant ainsi à une commune européenne de perdre son fameux Pavillon Bleu pour une vulgaire pollution organique. Doux Jésus ! Que se serait-il passé si des vacanciers étaient tombés sur un petit cadavre d’enfant en allant taper une pétanque en famille ? Le drame est évité de justesse, mais l’heure est grave.

Aux portes de l’Empire, des meutes d’envoyés spéciaux se hâtent de commenter la fracture du limes. Du jour au lendemain, la photo du frêle macchabée est partout, ornant les devantures des kiosques jusque dans la moindre des stations balnéaires occidentales. Les enfants commencent à poser des question et l’on ne sait pas quoi leur répondre. On ne trouve plus ses mots, la banqueroute émotionnelle est proche. Dans les allées du pouvoir, on convoque en urgence les meilleurs trafiquants de paroles, on leur ordonne de composer de grandes tirades contre l’injustice de ce monde.

En Allemagne, on se fait tirer le portrait dans un camp de réfugiés, autant de travailleurs à bon prix, corvéables à souhait, providentielle contribution démographique dans un pays où l’on produit tellement qu’on ne baise même plus. Sur les conseils d’experts en communication, on insiste longuement sur le partage et la responsabilité.

En France, on expulse, on frappe, on arrache, on gaze un peu partout, mais l’on consent du bout des lèvres à accueillir vingt-quatre mille malheureux. Dans un pays de trente-six milles communes, c’est tout de même deux tiers de bouche à nourrir par patelin ! Et, c’est maintenant un proverbe, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Fidèle à son hypocrisie multiséculaire, le pays parle d’humanisme et de solidarité.

Et pourtant, on n’a encore rien vu. On n’a pas connu une moitié de son pays sur les routes ou à la guerre. On n’a pas non plus idée de ce que seront les vagues migratoires quand le climat sera en déroute. Et si le temps des conséquences était venu ?

Il est peut-être temps de relire ou de découvrir l’œuvre de René Dumont. Ou de prendre ses disques de Ferré et de filer vers les alpages.

« Même les étoiles sont venues d’Asie »

JAK150731 Le Reveil de Bangkok

Bangkok, 2015.

D’interminables heures de formalités aéroportuaires et de siestes avortées ont achevé de me transformer en zombie. Le lever du soleil me trouve pourtant sur le pied de guerre. Derrière la porte de ce petit hôtel où je viens de déposer mon barda, voici l’Asie.

« L’Asie. A ce seul mot l’esprit vacille. Qui peut peindre de l’Asie un tableau complet ? Marco Polo nous donne des milliers de détails, mais ils sont comme une goutte dans un seau. Peu importe ce que l’homme a accompli depuis lors, peu importent les miracles qu’il a réalisés, le mot d’Asie fait déferler dans sa mémoire une vague inégalée de splendeur et de magnificence. Des prophètes, des docteurs, des sages, des mystiques, des rêveurs ; des fous, des fanatiques, des tyrans, des empereurs, des conquérants, et tous les plus grands de ceux-là, sont venus d’Asie. Les religions, les philosophies, les temples, les palais, les murailles, les forteresses, les tableaux, les tapisseries, les joyaux, les drogues, l’encens, les vêtements, l’art culinaire, les métaux, les grandes inventions, les grandes langues, les grands livres, les grandes cosmogonies, c’est d’Asie qu’ils sont tous venus. Même les étoiles sont venues d’Asie. L’Asie avait des dieux et des demi-dieux, par milliers. Et des hommes-dieux, au hasard des avatars. Des précurseurs. L’Asie a toujours été inspirée. Elle est encore inspirée. Si au milieu du XIIIe siècle, l’Asie était comme un rêve né dans l’esprit des hommes, il en va de même aujourd’hui. L’Asie est inépuisable. » (Henry Miller)

Il est six heures, et je suis démonté. Mais d’une humeur radieuse, inépuisable. Il n’y a plus d’heures, il n’y a que le présent. Des sourires échangés autour d’un café subtilement parfumé, puis une première photo dans ce patelin de huit millions d’habitants. Surtout, ne jamais négliger l’importance des premières images, même mauvaises. Combien de fois se sont-elles figées dans ma mémoire, donnant une teinte indélébile à chaque voyage ?

Il est six heures, je suis heureux d’être si loin de l’Europe, cette forteresse grisâtre. Le vert domine la ville assoupie. Ce voyage s’annonce bien…

Une nuit en Chartreuse

JAK150720 Charmant Som

Parc naturel de Chartreuse. Juillet 2015.

L’été s’annonçait affreusement lourd et j’avais besoin de fuir la moiteur intellectuelle des plaines, une question de vie ou de mort. Un passage dans une librairie et je filais en direction de la Chartreuse, où il serait facile de m’isoler pour un bivouac sauvage.

* * *

Redescendant du Charmant Som, j’étais à la recherche d’un flanc de montagne où passer ma première nuit. Je rêvais d’une clairière où les humains seraient aussi rares que les étoiles nombreuses. Pris de cours par le crépuscule, je me repliais, déçu, sur une éclaircie à trois cents mètres d’un chalet. Les traces d’un large foyer indiquaient une présence humaine récente. Je commençais à me faire réchauffer un peu d’eau sur un vieux réchaud, pour un peu de thé et de riz, n’osant faire un feu. Doucement, la nuit gagnait du terrain.

Soudain, un craquement de branche, une silhouette indéfinie, une malédiction. Un homme, grand et sec, approchait avec une grille de camping et son sac à dos. Il disparut dans les bois pour en ressortir les bras chargés de branches mortes, de brindilles et de mousse desséchée. Sa peau avait la teinte cuivrée des montagnards et mon ressentiment à son égard s’en trouvait apaisé. Assis à quelques mètres l’un de l’autre, moi avec mon triste réchaud et lui devant les premiers crépitements d’un feu qui s’annonçait magnifique, nous nous installions dans un silence confortable. Deux âmes habitées par la déception de ne pas être seules et s’ignorant avec soin.

« Salut ! Je fais un peu de thé, tu veux une tasse ? » Surpris de me voir l’aborder, le type me toisa de haut en bas et répondit qu’il était d’accord. Puis de nouveau, le calme et le crépitement du feu, à dix mètres de distance. Le temps filait et de petites grappes d’étoiles surgissaient entre les montagnes assoupies.

Mais alors, un homme roux sortit de nulle part avec un sac plastique. Merde ! ce bivouac improvisé prenait des allures de rassemblement sauvage. Le rouquin jeta un œil inquiet dans ma direction et interrogea du regard son comparse, qui lança : « Tu as du thé et nous avons du magret de canard, on partage ? » J’observais frémir l’eau de mon riz déshydraté dans sa gamelle. Après deux dixièmes de seconde de réflexion, j’acceptais.

Deux magrets partagés autour d’un feu représentent une quantité non négligeable de paroles échangées. Courtoises banalités pendant leur cuisson, pendant lesquelles nous assassinâmes en dix minutes un saucisson destiné à tenir dix jours. Quelques chips et un taboulé plus tard, les choses devenaient plus sérieuses, le roux ayant sorti une bouteille de rhum arrangé par ses soins. L’heure était venue d’énumérer les meilleurs point de vue du massif pour y observer d’arrogants Parisiens s’embourber sans chaînes dans la neige, un virage seulement après le panneau les avertissant du danger. Aux premières bouchées de magret, célébration des protéines méritées et divagations philosophiques sur la joie d’une panse bien remplie. L’un deux roulant un joint, je sortais les herbes de mon pays et nous nous lancions dans l’œnologie cannabique. Sous l’effet de la fumée bleue, foudroyante diatribe du plus grand contre l’écologie bourgeoise et citadine, acharnée à réintroduire des ours dans des lieux où ils n’ont jamais vécu, alors qu’ils seraient aussi bien sur les Champs-Elysées. Une heure après notre rencontre, nous bavardions comme de vieux potes, de la vie en montagne et de la solidarité qu’elle requiert, des pays que nous avions visités, du garde forestier qui ne verbalisait pas les feux autochtones, nous parlions de tout et de rien, mais toujours avec conviction. Nous étions repus quand le rouquin sortit de son sac une tarte Tatin, faite maison, dont nous nous délectâmes dans un silence religieux, sous la Voie lactée.

Minuit passé, les deux hommes se levèrent et annoncèrent qu’ils devaient se lever au petit matin. Poignées de main et remerciements sincères. Un instant plus tard, ils étaient partis, ombres furtives parmi les sapins, vers une lueur scintillante au loin. Je m’emparais d’un livre de poésie et sombrais doucement dans les limbes.

* * *

Réveillé dès l’aube, j’étais heureux. La nuit avait été douce et les rêves magiques. Le foyer, tâche noire parmi les sous-bois, indiquait une présence humaine récente. A la lisière de la forêt, je remarquais un sac plastique pendu à une branche et l’ouvrais. J’y trouvais une moitié de tarte Tatin, agrémentée d’un bref message : « Pour ton petit déjeuner. Pose le plat devant le chalet en contrebas quand tu pars. Bonne route. » Je n’avais donc pas rêvé. J’avais bien passé la soirée avec des elfes des montagnes, dont je n’ai jamais su le nom ni eux le mien. J’avais croisé deux braves et me trouvais conforté dans l’idée de cheminer dans les alpages.