Du bon usage du terme « sodomite »

Dans un pays à la morale de curé, An Second de l’Etat d’Urgence.

Dans une société qui privilégie l’expression écrite en cent-quarante caractères, la pratique du haïku se révèle parfois salutaire. Se contenter de dix-sept syllabes est déjà en soi un exercice intéressant pour tout esprit volubile. Mais surtout, sa forme, concise et ciblée, convient parfaitement au détournement d’une publicité toujours plus envahissante ou pour s’afficher en lettres de feu sur les murs d’un édifice officiel ou bancaire.

Les innombrables violences policières qui rythment l’actualité française m’ont ainsi inspiré ces trois lignes :

Derche à la peau lisse
pétainisme sodomite –
honte nationale.

Devenues un peu plus tard :

Derche à la peau lisse
sodomie aux idées brunes –
crime intentionnel.

Après réflexion, crime évoque mieux le geste, à savoir le viol présumé involontaire et accidentel – il est interdit de ricaner – d’un homme par un flic, et brun m’apparaît plus adéquat pour suggérer l’odeur pestilentielle d’une époque que l’image d’un maréchal déchu. Quant à l’exigence de zénitude, c’est une légende dont je me contrefous. Qu’il me soit permis de rappeler ces mots de Philippe Costa :

« Sans aller jusqu’à dire que l’esprit du haïku est fondamentalement et toujours à la bouffonnerie – tant s’en faut, ce serait un autre excès –, en disant cela je m’en approcherai certainement beaucoup plus qu’en continuant à divaguer sur son arrière-plan « spirituel ».

Le haïku est marqué du sceau de l’irrespect, de l’espièglerie et de la trivialité, quelquefois de la moquerie. Bashô parlait de kokkei, c’est-à-dire littéralement de « cocasse », de drôlerie, d’humour ; et il souhaitait qu’un haïku soit empreint de karumi, de « légèreté ». »

Mes haïku n’ont pas vocation à être inlassablement de saison ou de circonstance, mais satiriques et engagés si ça me chante. Ils ne se prennent pas au sérieux, n’ont aucune prétention littéraire ou artistique. A la rigueur, ils sont une forme de poésie populaire destinée à pourrir certains murs – je parle évidemment des réseaux sociaux et non du commissariat de votre quartier.

Ce qui n’empêche nullement la police des bonnes mœurs de s’interroger, en témoigne cette intervention :

« Hem, merci pour l’insulte « sodomite », mais une précision importe : est-ce que ton texte est homophobe ou rétrograde ? Je m’explique : est-ce que tu as utilisé « sodomite » au sens d’ « homosexuel » ou bien au sens de « personne pratiquant la sodomie » ? C’est important pour moi de le savoir, histoire de caractériser exactement ce qui me dérange dedans. »

Tant d’humour en si peu de lignes ! Si l’emploi du terme sodomite, pas plus que celui d’homosexuel ne peut en aucun cas être assimilé à une insulte, sauf pour un esprit étriqué ou un imbécile, la pratique sexuelle, passive ou active, serait donc potentiellement rétrograde, voire dérangeante ? Mais alors, outre les couples hétérosexuels s’y adonnant dans un généreux consentement, les homosexuels seraient-ils rétrogrades ? En voilà une proposition curieusement… homophobe !

De toute façon, j’opte finalement pour cette ultime version :

La peau lisse au cul,
peste brune et sodomie –
crime intentionnel.

 

#JusticePourThéo
et tous les autres !

Un étrange sourire

Dans un Centre d’accueil et d’orientation, An Second de l’Etat d’urgence.

« Le soir de sa mort, à dix-huit heures, elle faisait ses devoirs. » Ainsi s’achève notre entretien. Trois heures se sont écoulées pour résumer une vie. Une enfance paisible et confortable, puis l’assassinat d’une fillette et des milliers de kilomètres afin d’échapper à une mort certaine, laissant derrière soi femme et enfants. Des conversations Skype et des larmes à ne plus savoir qu’en foutre. Au cours de notre échange, il est question de maltraitances, de meurtres, de viols de cadavres, de décapitations et de trafics d’organes, énumération d’horreurs appuyée par une foultitude de procès-verbaux, actes de décès, documents judiciaires et autres sinistres papiers. Comme si j’avais besoin d’être convaincu !

Et jamais, jamais mon hôte ne perd son étrange sourire. Sur un visage marqué, rayonnant sur une peau d’ébène, il l’affiche avec d’autant plus de vigueur qu’il lui permet de dissimuler une paire d’yeux trop humides. Que d’efforts de sa part pour cacher les émotions qui le submergent ! Puis silence et éclats de rire. Entre espoir et désespoir, un homme à la dérive, perpétuellement en chemin.

Nous nous quittons et je m’interroge : son rictus, délicat mélange de joie et de douleur, était-ce seulement un sourire ?

Un jour ordinaire

Toulouse, invariablement sous état d’urgence, septembre 2016.

La demoiselle me fait un joli sourire en verrouillant la porte de l’intérieur, avant d’y accoler un message en caractères gras : « Suite à une panne informatique, nous informons notre aimable clientèle que votre magasin est fermé. Merci de votre compréhension. La Direction. »

Je ne voulais qu’un jus de fruits et m’apprêtais à le payer en espèces. Mais au temps merveilleux des solitudes connectées, tout est si insupportablement lié qu’il semble désormais impossible de s’acheter à boire sans l’aval d’une ferme de serveurs à l’autre bout du monde. Décidément, ce siècle numérique débute foutrement bien, et c’est avec modération que je m’exprime. Qu’est-il advenu des jours heureux, où l’acte de me rafraîchir le gosier tenait au petit bonhomme au coin de la rue, concoctant chaque matin de délicieux jus d’orange à la force de son poignet ?

Je reprends ma route et croise un copain. Nous cheminons côte-à-côte, lui à pied, moi sur mon vélo, déplorant ensemble l’humeur générale dans ce pays. Apercevant derrière nous trois véhicules de police, je monte sur le trottoir pour les laisser passer, l’étroite rue ne m’offrant guère le choix. Arrivé à mon niveau, le chauffeur, d’une carrure imposante et non moins fort en gueule, m’aborde par la fenêtre : « Le trottoir, c’est pas fait pour les vélos ! Vous gênez les poussettes ! » Je me suis écarté de la chaussée pour lui céder le passage, le ton n’en est pas moins inamical. Je ne m’en étonne même pas, pas plus que des ricanements à l’arrière du camion. L’humeur générale, disions-nous…

Le second véhicule me double à son tour. Aucune parole désobligeante ne s’en échappe, mince soulagement. J’ai toutefois droit à une petite rasade de liquide de nettoyage sur ma chemise, ces messieurs de la maréchaussée ayant l’excellente idée de laver leur pare-brise à ma hauteur. Convaincu qu’il n’y a pas de mauvaise intention, je place le geste sur le compte d’une inattention maladroite.

Mais au troisième camion, rebelote ! L’action est donc concertée. Avec le sentiment de puissance procuré par un armement de guerre à un peloton relié par radio à son commandement. J’ai la peau claire et l’apparence d’un citoyen lambda, vestimentairement parlant plus proche du pompeux cornichon que du punk à chien, mais cela ne suffit pas. Je suis certes juché sur un beau vélo noir, mais de là à y détecter un signal faible de radicalisation écologiste, j’ai peine à y croire. A moins que mon sourire ne soit jugé provocateur par des Tortues Ninja réduites à se mouvoir à six dans une boite métallique ?

Une jeune femme s’indigne de cette scène surréaliste. Les policiers s’éloignent. Un vieux chibani lâche sur leur passage un juron. Un pochtron se marre tout seul, et mon copain bifurque à droite. Je poursuis ma route, seul et songeur. Il ne flottait, dans cette rue épicée, que le parfum d’un été indien décidé à perdurer. Jusqu’à l’arrivée des forces de l’ordre, dont on ne sait trop quels mystérieux rapports elles entretiennent avec l’ordre. « Il arrive un moment où la seule façon pour un homme de garder sa dignité, c’est de casser la gueule à un flic. » C’est Steinbeck qui le dit. Qui peut encore douter des richesses de la littérature nord-américaine ?

A force de gamberger, je me retrouve dans une des ces périphéries urbaines qui définissent si bien la pauvreté esthétique de notre époque. Je me demande ce que je fous là et fais demi-tour. A la base, je voulais juste un jus de fruits. Un simple jus de fruits.

« Ce soir, c’est Macaron ! »

JAK161018 Meeting Macron

Envoyé spécial dans le carré presse d’un meeting politique, An Premier de l’Etat d’urgence.

Voilà un bail que mon cousin – appelons-le Camille – m’invite à lui rendre visite à l’improviste. A une heure de chez lui, je le préviens par SMS de mon arrivée avec des victuailles. En retour, une réponse sibylline : « Pas avant minuit, ce soir c’est Macaron ! » Ledit Macaron est en réalité un ex-banquier passé au travers d’un correcteur orthographique. Il donne un meeting, où Camille et une amie doivent se rendre en reportage. On se débrouille pour que je puisse me joindre à eux.

* * *

« Plus c’est gros, plus ça passe ! », me dit-on en me confiant un énorme téléobjectif. Nous traversons l’immense parking en direction du Zénith. Refroidis par le nombre de cadavres endimanchés patientant à l’entrée, nous abordons un vingtenaire à la dentition parfaite. Vêtu d’un t-shirt blanc « En marche », il est membre de la fine équipe des organisateurs.

« Bonjour, nous venons couvrir le meeting, savez-vous où nous pouvons retirer nos accréditations ?
– Vous venez pour qui ?
– A priori, pour Macron, mais s’il y a Georges Marchais, on prend aussi !
– Non, je pense pas qu’il viendra… »

Visiblement, il n’apprécie pas notre humour, ou ne connait pas Georges Marchais. Nous la jouons profil bas pour nous présenter à la responsable des médias. Aucune carte de presse, lettre d’accréditation ou pièce d’identité, ne nous est demandée. Il suffit d’avoir son nom sur la liste, et par miracle, le mien se trouve ajouté en fin de page.

Une créature de vingt ans et quarante-cinq kilos me remet le précieux sésame, un badge vert orné d’un délicieux « La France qui subit ». Dotée d’une peau ne souffrant aucune imperfection, plus proche du plastique que de l’épiderme humain, elle me souhaite une excellente soirée avec un grand sourire. Je réalise alors que toute l’équipe de Macron semble tout juste sortir de chez le dentiste. Suis-je assez détartré pour me joindre à cette noble assemblée ?

Nous entamons un bref tour du propriétaire. La salle principale, ouverte sur un tiers seulement, indique qu’on attend peu de monde. Dans une sorte de balais mou, elle se remplit doucement d’un public que l’on peut classer en trois catégories : les évadés du gala de la faculté de droit, plastique parfaite et chaussures pointues, sorte de quintessence du Cercle des poètes disparus ; les rescapés de la maison de retraite, dentiers en aluminium et fronts figés au botox ; et la confrérie des milieux économiques locaux, féroces sourires de vainqueurs et chemises en soie.

Le messie tant attendu étant annoncé avec une heure de retard, nous gagnons la salle de presse avec l’intention de nous remplir la panse aux frais de Rothschild & Cie. Hélas ! ce qu’ils nomment buffet est d’une déconcertante modestie : une cafetière, une bouilloire, du thé et une poignée de cookies, ingurgités par la meute des journaleux en deux minutes. Ma déception est immense. Un autre, qui n’a rien avalé depuis midi dans l’espoir de se refaire sur le dos de la finance internationale, a l’air abattu, mais la noirceur de son regard semble prometteuse.

Pour nous distraire et « fixer les règles », un tour du carré presse nous est proposé, ou peut-être imposé, mais je confesse avoir oublié. Il s’agit d’une rangée de chaises minables, en contrebas d’une scène mal éclairée, à quinze mètres, dont nous serons séparés par la foule, dont on espère qu’elle ne va pas partir en pogo. Un photographe demande s’il est prévu d’augmenter la lumière.

« Mais il y en a déjà énormément ! On ne peut pas en rajouter, sinon vous seriez tous aveuglés ! »

Un autre laisse alors négligemment tomber ses lunettes de soleil sur le nez. Rire général.

« En tout cas, c’est bien plus éclairé qu’au Mans, vous n’imaginez pas ! Et vos collègues ont fait de très bonnes photos…
– Certes, mais ils sont bien meilleurs que nous. Nous, vous savez, avec le soleil qu’on a ici, on sait pas travailler sans lumière. Nos boitiers sont bridés à 320 ISO. »

Passablement agacé, le type qui vient de lâcher cette petite pique est un mâle alpha du photojournalisme, trente ans de métier, quelques guerres et des centaines de meetings au comptoir, salarié d’une boutique à ménager quand on souhaite conquérir le pouvoir. Cela suffit pour inquiéter l’attachée de presse, qui tente aussitôt une diversion en désignant la ligne à ne pas franchir. L’une d’entre nous hasarde son pied au-delà de la ligne imaginaire et interroge : « Et ici, c’est bon ? » Nouveaux ricanements.

« Bah de toute façon, vous ferez ce que vous voudrez, vous faites toujours comme ça, vous, les journalistes ! »

Effectivement, tout le monde songe à faire ce qu’il voudra le moment venu. La majorité des photographes présents paraît se foutre royalement de l’autorité, des consignes et des espaces réservés, et la soirée s’annonce d’autant plus réjouissante. D’ailleurs, j’ai rarement observé une telle animosité envers les médias. Exception faite du Front national, on l’on vous accuse de promouvoir le « bolchevisme international » en vous distribuant avec parcimonie de délicates jambes de bois. Ici, les boutonneux d’élite qui composent l’équipe de campagne paraissent animés d’une haine tenace, et leur arrogance n’en finit pas de nous surprendre.

Alors que nous prenons place dans l’allée où doit s’engouffrer Monseigneur pour son apparition sur scène, une horde de t-shirts blancs nous assaille et nous invite à regagner notre coin. Ou plus exactement, nous ordonne. Dès lors, ça commence à gueuler fort, quelques-uns se demandent à voix haute s’ils n’auraient pas mieux fait d’aller au cinéma. Rien n’y fait, les ordres sont formels, et leurs exécuteurs d’une rigidité cadavérique. Il vient alors à l’un d’eux une idée exquise. S’adressant aux vigiles du Zénith, sombres costumes, cheveux grisonnants et trapèzes verticaux, il leur suggère de se mettre à genoux au passage de Macron, pour nous faciliter le travail. Sur ma gauche, le type de la sécurité semble un tantinet inquiet, quand d’une voix mielleuse, je lui dis à quel point je vais me faire plaisir à le photographier agenouillé devant un financier. Un éclair de lucidité traverse son regard, et remonté, il me lance : « Moi, je m’agenouille devant personne ! » Son collègue acquiesce. Par oreillettes interposées, l’équipe de campagne échange avec inquiétude sur la fronde qui ne cesse de monter.

Soudain, prenant tout ce beau monde au dépourvu, Macron surgit dans une magnifique cohue. La foule, pas du genre à entrer en transe, n’en attend pas moins une guérison des écrouelles au contact de son héros. Dans la bousculade, entre les gros bras de la sécurité et les frêles t-shirts blancs des recrues de Macron, deux ou trois photographes seulement parviennent à prendre une photo à la volée. Ça se met à fuser dans tous les sens, le public s’en mêle.

« C’est un scandale ! Bordel, on peut pas travailler !
– Mais tu vas fermer ta gueule, putain ?
– Toi, d’abord tu me tutoies pas. Puis tu vois pas que je veux juste bosser ? »

Rapidement, les photographes finissent pourtant par se disperser, sans incident majeur, histoire de varier les angles et tenter de subtiles compositions avec une luminosité minable. Un petite groupe se terre dans une allée en contre-plongée, traquant les meilleurs gestes de Manu. Un t-shirt blanc lui demande timidement de regagner les rangs. Refus poli. Grésillements d’oreillette. Arrivée d’un t-shirt blanc de grade supérieur. Nouvelle requête, plus proche de la menace. Tout en rigolant, quelqu’un sort de quoi enregistrer le son, avant de lâcher : « Maintenant, que ça soit clair, je vais pas bouger ! Je reste le temps d’avoir mes images. Si vous voulez me virer, faites le par la force, ça fera plaisir aux caméras derrière moi ! » Le bonhomme semble vaincu et repart. Mais revient aussitôt avec quatre nouveaux sbires, plus costauds que la moyenne, faisant au passage trébucher une consœur qui se fend en retour d’une petite douceur verbale. Le volume sonore de l’échange qui s’en suit est suffisant pour que Macron s’interrompe quelques secondes et observe la scène. Un vigile finit par intervenir, chope un t-shirt blanc par le col et lui déclare : « La sécurité, ici, c’est moi. Ils ne passent pas la ligne. Laissez-nous faire notre travail et eux le leur ! » Les t-shirts blancs capitulent définitivement, non sans affecter quatre des leurs à la surveillance particulière de l’amie de Camille, dont le caractère méditerranéen ne leur a pas échappé.

La tension retombe. La foule boit les paroles de son tribun, dissertant sur les centaines de personnes qui n’ont pu rentrer et que pourtant nous n’avons pas vues. L’attachée de presse tente de nous faire la morale et est aussitôt prise à partie par d’autres photographes. Plus distrayante est la pathétique tentative d’excuse d’une autre, terrorisée à l’idée que nous ayons enregistré tous les échanges. Je me fais le plaisir de lui montrer un enregistrement en cours. Quelques hésitants hourras accueillent de temps à autres les variations sémantiques de Macron, dont les paroles se perdent dans l’immensité d’une salle à moitié vide. Nous décidons de nous replier chez nous.

Au final, une bien étrange soirée. Outre la consternante médiocrité de la petite bourgeoisie provinciale, il m’a été donné l’occasion de voir une sorte de solidarité prolétarienne s’installer entre de balaises vigiles et de freluquets photographes que tout oppose, provisoirement réunis par le mépris avec lequel ils ont été traités. On a beau cultiver une infinie suspicion à l’égard de tout ce qui porte un uniforme et fait exécuter des lois et des règlements, on a tout de même trouvé sympathique cette fraternisation ponctuelle contre une poignée de donneurs d’ordres.

Vacances à la ferme

JAK160718 Pleine lune a la ferme

Sous état d’urgence en voie de constitutionnalisation, été 2016.

La route. Les phares dans la gueule. Puis enfin, le patelin. Une poignée de main amicale, un rhum et des indications. Une clairière. La fraîcheur nocturne. Et la Voie lactée, majestueuse.

Mon Italienne s’émeut de la taille des Douglas, quand une bagnole surgit à vive allure. Elle se gare et deux hommes en descendent. Le premier, genre coureur de marathon à cheveux longs et lunettes, file vers un bâtiment de pierre. Le second, calvitie triomphante et épaisse moustache brune, ouvre le coffre, dont il sort ce qui ressemble à une chèvre inerte. De retour, Fil-de-fer tend à Moustache un couteau avec une lame de vingt bons centimètres. Ce dernier, à la lueur des phares de la voiture, assène alors de violents coups dans la gorge de la biquette, tout en gueulant un juron. Le sang gicle et se répand au sol, sous une lune naissante et sans un bruit. Un dernier coup dans le ventre, et les viscères s’écoulent. La chèvre superficiellement vidée, Fil-de-fer la rentre aussi vite dans une bâtisse voisine. Ensanglanté jusqu’aux coudes, Moustache se dirige vers une maison dont il revient bredouille. Des paroles sont échangées, puis l’un d’eux vient vers nous : « Salut ! Vous pouvez nous prêter une de vos frontales ? On ne trouve pas l’interrupteur dans la cuisine… »

Quelques minutes plus tard, Fil-de-fer me remercie pour la lampe et rejoint sa voiture. Et c’est à grands renforts de gestes que Moustache, les mains propres mais muni d’une lame sanguinolente, aide son compère à faire demi-tour entre de sombres bâtiments, à la lueur d’un feu de recul déglingué. Comme si la scène manquait de surréalisme, il s’approche avant de s’engouffrer dans la caisse, et avec un fort accent oriental, lance un jovial : « Poutain ! On a fait oun massacre… »

Puis ils repartent…

* * *

« Salut ! Vous n’avez pas vu un chevreuil mort ? Des copains en ont trouvé un sur le bord de la route, cette nuit. Ils l’ont apparemment laissé à la ferme. »

Un réveil comme je les aime… On retrouve l’animal cloué à une poutre, à l’atelier. Un volontaire entreprend de finir le travail bâclé de la nuit, mon Italienne décide de lui filer un coup de main. Pour une raison que j’ignore, alors qu’il ne s’agit pas non plus de dépecer un Premier ministre socialiste en exercice, elle semble y prendre un malin plaisir.

Ce n’est que quelques jours plus tard, autour d’une table de poker, que Fil-de-fer me révèle les mots de son compagnon, pris de loin pour un juron, au moment du coup de couteau fatidique : « Allahou akbar ! Il a crié Allahou akbar, tu te rends compte ? » Les éclats de rires sont unanimes. Dans l’euphorie, je me fais même plumer cinq euros.

Je laisse finalement dix balles dans ce traquenard. Mais avec la joie de m’être fait dépouiller par des hôtes au grand cœur et un souvenir à un million de dollars.

Nuit debout sur la Comédie

JAK160409 Atelier de defrontdegauchisation

Toujours à Montpellier, toujours sous état d’urgence éternel, 2016.

On ne va pas se mentir, on aime l’atmosphère qui règne cette nuit sur la place de la Comédie, d’ordinaire si insupportablement gentrifiée. Une ambiance assez éloignée de celle des grands soirs, mais d’une beauté inattendue.

Heureux écosystème que cette foule diverse, à l’acné ravageur ou aux cheveux blancs ! Chacun semble ici trouver sa place, et l’on se situe bien au-delà du noyau des militants de toujours. Au sol, de nombreuses commissions disposées en cercles, des gens concentrés, parfois même studieux, stylo dans le bec et calepin sur les genoux, forts d’initiatives aussi nombreuses que prometteuses. Les temps de paroles sont définis, les interventions brèves et efficaces. Il faut dire que l’organisation a de quoi faire pâlir n’importe quel directeur des ressources humaines, avec ou sans chemise. Et le tout sans aucune hiérarchie ! Puis ici, on ne se voile pas la face : l’ennemi est désigné par son nom, le capital, et les régimes occidentaux appelés « démocraties capitalistes » – à ce stade de mépris de la volonté populaire, il convient d’user de précautions langagières quant à l’emploi du mot démocratie, et les guillemets sont de rigueur.

Le travail des commissions achevé, feuilles de conclusions et listes de contacts en main, c’est une vie bouillonnante et généreuse qui s’épanouit sur place. Un jazz improvisé autour d’un piano, un premier feu, puis un second, des artistes affairés à rénover un téléviseur avec de la peinture, de petites grappes humaines mangeant, buvant et bavardant avec le sourire, quelque chose d’étrange et sympathique flotte dans l’air…

Je croise un ami de longue date, militant anarchiste. « Quelque chose est en train de naître », murmure-t-il. Mot pour mot, j’allais dire la même chose. Il n’est pourtant pas du genre à se laisser éblouir par n’importe quel attroupement nocturne, et moi non plus. Mon Italienne lit dans ses yeux le même étonnement joyeux, emprunt d’une douce émotion. Des sourires, encore. D’autant que le seul drapeau flottant ici est noir. Aucune étiquette politique ou syndicale. Autour d’une table, on s’affaire même à défrontdegauchiser les meilleurs autocollants du Front de Gauche. Ils leurs ont été empruntés. Dans la région, leurs élus sont tellement occupés à gouverner sur une liste alliant socialistes et MEDEF qu’ils ne se sont rendus compte de rien.

Les rafales de vent se font plus violentes et les cercles plus compacts. Je me rapproche d’un groupe évoquant la question de la violence. Un vieil homme partage son expérience avec la jeunesse : « Vous savez, jusqu’au 6 juin, on nous appelait terroristes. Le lendemain, on était des résistants. Nous étions même des Résistants avec une majuscule ! Alors ne cessez jamais d’être des casseurs ! Vous êtes les héros des jours qui viennent, mais vous ne le savez pas encore. » Eternelle sagesse des anciens…

Montpellier, ex-capitale d’une ex-région où le Front national arrive en tête, si paisiblement embourgeoisée dans un pays endormi, ce soir Montpellier semble avoir décidé de ne pas se coucher. Et pour de bonnes raisons. Mais demain, les médias vous parleront des hordes de casseurs déferlant sur Paris. Demain, ils vous montreront des graffitis sur les murs, des abribus en feu, des banques ravagées. Demain, ils vous raconteront la sauvagerie musicale d’une meute sous les fenêtres du Prince. Mais ils pourraient bien omettre de vous raconter l’indicible : sur des dizaines de places, de modestes villes aux plus grandes agglomérations de ce pays, des gens se sont rassemblés, se sont parlés et écoutés, et ont trouvé des points d’accord. A Paris, ils ont invité des juristes à les rejoindre pour l’écriture d’une nouvelle Constitution. A Bordeaux, des doléances ont été affichées sur les grilles du palais de justice. Un peu partout, la convergence des luttes s’est organisée. C’est tout de même autre chose que dix hommes en noir autour d’une banque !

Et si cette nuit du 40 mars présageait de prochaines vendanges ?

* * *

« Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore
Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent. »

(Robert Desnos, Demain)

Du Cancer Général des Travailleurs

JAK160324 Manifestation devant le siege du MEDEF a Montpellier

Un beau jour de printemps malgré l’état d’urgence, 2016.

De passage à Montpellier, je souhaitais voir de quel bois s’y chauffait la jeunesse. Je rejoignais les manifestants lors d’un pique-nique devant le siège du MEDEF, au beau milieu d’une zone commerciale sans âme, triste pléonasme.

J’y trouvais deux à trois cents bougres, majoritairement étudiants, encadrés par de vieux baroudeurs des causes perdues. Une sono, deux tables, du pain, du sauciflard et du pinard, marque de fabrique des cortèges estampillés CGT, accueillaient la petite foule dans une ambiance familiale, sur un parking minable et cerné de grillages. Le tout sous la surveillance attentive d’un cheptel de CRS. Quelques clowns, insufflant un peu de rire au rassemblement, achevèrent de transformer ce temps de lutte en une kermesse dominicale.

« Tapis dans l’ombre », affublés de capuches et keffiehs censés les rendre anonymes, mais leur donnant une visibilité sans pareille en de telles circonstances, certains semblaient attendre l’occasion d’agir. Qu’allaient-ils faire ? Impatient de le découvrir, je restais dans cette triste souricière. Quelques slogans énervés fusant à l’attention de la police, en faction devant le bâtiment du MEDEF, c’est à l’unanimité que les briscards de la CGT décidèrent de se positionner à leur tour en ligne, se faisant ainsi les gardes du corps des gardiens de l’ordre.

Un officier vint alors leur demander de garder l’œil sur un groupe bloquant l’entrée du parking, faisant ainsi de l’ombre aux commerçants voisins. S’exécutant sur le champ, le syndicat prenait deux mesures imparables : l’augmentation du volume sonore de Zebda, afin de couvrir les slogans des étudiants, et le rapatriement de la manifestation en ville, pour, je cite, « la rendre plus visible ». Un petit quart d’heure fût nécessaire pour plier boutique, équiper une voiture de la sono si indispensable aux cortèges en manque d’imagination, et se diriger mollement vers la sortie. C’est qu’à la CGT, on a le sens de la discipline et l’on n’a pas coutume de discuter les consignes de la préfecture. Notamment quand elle « recommande » un détour en U, via des artères à l’écart de tout, entre bureaux et hangars.

Ainsi, la manifestation s’ébranlait, le soleil, la bière et les manœuvres syndicales ayant entre temps divisé ses forces par deux. Mais aussitôt, alors que je me perdais à évoquer le charme nasal du portugais avec une étudiante en langues, un petit groupe cagoulé faisait un pas de côté, s’approchait de la grille à peine franchie et envoyait quelques boules de peinture rouge sur la façade du MEDEF, avant de se fondre dans la masse. Le tout en deux ou trois secondes, évitant ainsi toute interpellation. Certes, l’acte ne revêtait qu’une portée purement symbolique et il eût été plus efficace d’entreprendre un ravalement nocturne complet, mais les tâches rouges donnaient un air printanier à la sinistre bâtisse. A ma droite, un homme en uniforme syndical lança alors un discret juron à l’attention de la jeunesse, et à la vue de mon boitier, me demanda de ne conserver aucune photo de lui dans cette manifestation. Je n’avais enclenché qu’une demi-douzaine de fois, et bien avant l’action, ne souhaitant pas me faire auxiliaire de police, mais à chacun ses paranoïas…

Au terme du détour préconisé par les flics, nous arrivâmes à un arrêt de tram, où les manifestants décidèrent de rallier le centre-ville en tramway, n’occupant guère qu’une moitié de rame. Dans la foulée, je me tirais, non sans lâcher à mon tour un juron à l’attention d’un cadre de la CGT. Il faut dire que l’organisation méritait bien son surnom de Cancer Général des Travailleurs. On ne sait encore si sa présence permanente dans les manifestations étudiantes répond à une exigence de sa base ou à un calcul cynique de récupération ultérieure, mais on ne serait pas étonné de voir sa façade ravalée bientôt.

Il est onze heures

Sous état d’urgence perpétuel, mars 2016.

Il est onze heures quatre et les tramways fendent la petite foule assemblée devant la gare.

Il est onze heures dix et l’on se dit qu’une manifestation incapable de se faire respecter par des tramways, c’est de mauvais augure.

Il est onze heures douze et l’on scrute le ciel à la recherche d’un signe, on ne récolte que de l’eau.

Il est onze heures quinze et saisi d’une pulsion, on accoste le type de la CGT pour lui demander d’avancer son fourgon sur les rails. Mais le bougre, haut de ses cinquante ans bien tassés, tente une dérobade : « Je peux pas, c’est pas moi qui décide. Faut voir avec les copains ! »

Il est onze heure dix-sept et l’on se demande quel genre de pitre préfère le copinage à la camaraderie ou à l’amitié, quand le rassemblement s’ébranle. Ce serait un aveu d’échec, une manifestation réussie commençant toujours en retard.

Il est onze heure vingt-six, nous avons pris cinq mètres sur la chaussée, et les tramways ont cessé de nous martyriser sur l’aimable suggestion d’un contrôleur des transports, au grand étonnement de syndicats cherchant pourtant à calmer le jeu après ma subversive proposition d’onze heures quinze.

Il est onze heure trente-sept quand le cortège s’élance enfin…

Puis il s’en est passé des heures, des putains de longues heures sous la pluie, à voir de vieux syndicalistes de couloirs et autres trotskards professionnels tenter de canaliser une jeunesse vociférante. C’est qu’à vingt ans, on n’a pas encore acquis cette culture de la docilité qui demande l’autorisation de bloquer la rue et ne traverse jamais en dehors des clous. Au cours de cette journée de palabres et déambulations, on a d’ailleurs vu une soixante-huitarde aguerrie pâlir devant l’effronterie d’un jeune homme. Interrompant le polisson alors qu’il invitait la foule à investir le local du Parti socialiste, elle lui suggéra plutôt la visite du siège du Medef. L’insolent à la chevelure fière et négligée, mais au verbe cinglant, lui demanda si elle avait quelqu’un à y protéger. On s’est permis d’esquisser un discret sourire, on a en réalité frôlé l’orgasme. On s’est dit que tout n’était pas foutu et que certains n’allaient pas accepter d’entrer dans les cases qui leur avaient été assignées.

Alors finalement, regarder cette petite foule se chercher, se compter, se dévisager, puis ne plus vouloir se séparer et s’inviter à de prochaines retrouvailles, c’était un bon moment en dépit de cette pluie, de cette putain de pluie.

Etat d’urgence

Marseille, 2016.

« Je sais que reviendront l’aurore et le matin
Je les ai vus, tu les verras, j’en suis certain. »

C’est à ce moment-là qu’elle rentre. Ses yeux font un rapide tour des lieux et la guident vers l’unique fauteuil à mes côtés. La salle est à moitié vide, mais elle a décidé de s’asseoir ici. D’un immense sac à main, trente litres de babioles, elle sort un livre dans lequel elle se jette avec tant de précipitation qu’elle en perd toute crédibilité. C’est pourtant 1984, lecture salutaire. Mais je m’en fous, je veux juste bouquiner en paix. Le temps s’étire avec douceur, et ses regards dans ma direction se font moins discrets. Pour une raison ou pour une autre, je sais qu’elle va me parler.

Comme elle fait mine de lire avec attention, je l’oublie. Insidieusement, c’est alors qu’elle range son bouquin et brise le silence avec confusion : « Excusez-moi ! je cherche le nom d’un artiste local, assez connu et souvent exposé ici… Je ne retrouve pas son nom et ça me rend folle… Je vous ai vu lire Desnos et j’ai pensé que vous sauriez peut-être… Vous voyez de qui je veux parler ?… » D’un subtil battement de paupières, elle indique être disposée à m’entendre. Avec une suavité déraisonnable, elle ajoute : « Je l’ai sur le bout de la langue… » A sa façon de cambrer les reins, il n’y a aucun doute, elle se fout autant de ma réponse que moi de connaître son signe astrologique. Je ne sais encore ni où, ni quand, mais nous allons baiser.

Au loin, ou peut-être au coin de la rue, une foule domestiquée applaudit à se rompre les mains les aventuriers qui la dépossèdent de ses droits les plus élémentaires.

La demoiselle se lève, me glisse sa carte de visite, me demande la mienne car deux précautions valent mieux qu’une, puis s’enfuit comme elle est venue. Généreusement dotée en courbes rebondies, elle a la beauté fugace des amantes d’une seule nuit, et ni l’état d’urgence, ni les tribunaux de l’Inquisition ne feront taire cette voluptueuse promesse. Je ne sais plus trop bien si je lis ou si je fantasme. Dix nouvelles minutes s’écoulent avant que ne vibre mon téléphone. Déjà. C’est une invitation : « Je n’ai pas trop envie de boire un verre. Si tu veux, viens au 13 rue de l’Évêché. Tu sonnes à Casanova, troisième étage, porte de gauche. La chambre se trouve en face de l’entrée. J’ai un caractère volcanique. Tu veux passer ? » L’idée de forniquer à des fins récréatives et dans une rue épiscopale n’est pas pour me déplaire. Le temps de finir mon chapitre, prendre une douche et descendre vers le Vieux-Port, je peux y être d’ici une demi-heure. Je lui annonce ma venue dans une heure, se faire désirer étant le strict minimum.

Dehors, la foule n’en finit pas de beugler, exigeant maintenant qu’on lui apporte un bouc émissaire à saigner sur le champ, car le sang doit couler.

Nous sommes en février, je rêve de sueur et de liberté. Plutôt de vifs enlacements avec une belle inconnue que la bêtise de ce monde. Sur la Canebière, des flics contrôlent de sombres visages affairés à paraître moins sombres. Ambiance glaciale et armes aux poings. Pour éviter la volaille assermentée, je m’offre la fantaisie d’un petit détour. L’occasion de contempler de nouvelles peintures rupestres : « Mort aux Arabes ! » Subtile démonstration de ce que nous sommes le fameux chaînon manquant, étape intermédiaire entre de fiers primates et une humanité qui reste à inventer. Il est dix-huit heures quand mon doigt effleure le bouton de l’interphone à Casanova, rue de l’Évêché. Rien ne se passe. Il est dix-huit heures et une minute quand je reçois un message. Je frémis en attrapant mon téléphone. « Jack, pense qu’il me faut ton papier pour ce soir, vingt heures ! » Bon sang, c’est Jules ! Qu’il aille se faire foutre ! Comme s’il ne connaissait pas les impératifs du journalisme gonzo ! Puis la porte vient de s’ouvrir, une voix au loin me crie de monter, et déjà, je m’engouffre dans la cage d’escalier, un petit sourire de pute au coin des lèvres.

Au loin, la foule s’enflamme et l’on se suspecte avec suspicion. En somme, le délire continue. Mais il n’est pas né celui qui m’interdira le chant de la luxure.

Géométrie variable

Une nuit de novembre à la campagne.

Le massacre nous sembla d’autant plus interminable que les réseaux sociaux nous en firent connaître chaque soubresaut à la seconde près. Le réveil n’apporta aucun soulagement, le bilan s’étant provisoirement figé au-delà d’une centaine de morts. Ainsi, le carnage fût à la hauteur de ce que vivaient chaque jour des milliers de personnes sur Terre, et cette malheureuse comparaison eût pour effet de générer un surcroît d’angoisse parmi la population. Mais quelques heures à peine furent nécessaires avant que Paris ne devienne le centre du monde, c’était bon pour le moral. Sur tous les continents, une fois ses couleurs déployées, le soleil cessa de se coucher sur le drapeau tricolore.

On répétait à l’envi que la barbarie n’avait ni couleur, ni religion, ni nationalité. Mais les victimes, bien que se vidant toutes d’un même sang, ne se valaient pas. Pas plus que l’Assemblée nationale n’avait hissé les drapeaux afghans ou libanais après les dernières tueries, on ne se souvenait de telles attentions internationales pour les innocents assassinés aux quatre coins du monde. L’injustice de cette indignation à géométrie variable était notoire, et l’on se demandait si elle ne nourrissait pas le ressentiment maladif de quelques milliers de criminels. Mais mieux valait se taire le temps du deuil. D’autant qu’on aurait pu être accusé d’anti-occidentalisme primaire, et l’on ne trouvait que difficilement accusation plus infamante.

En un jour à peine, les couleurs de la nation meurtrie surgirent de toutes parts, envahissant le réel et le virtuel, bleu blanc rouge par ci, bleu blanc rouge par là, si fiers qu’ils étaient d’être Français, pleinement convaincus de leur supériorité morale, fils et filles de France, doux pays de leur enfance et troisième exportateur mondial d’armes, faisant et défaisant les monarchies pétrolières et les dictatures ensoleillées, cocorico par ci, cocorico par là. En ces temps troubles et annonciateurs de grandes catastrophes pour l’espèce, alors que l’on avait si peu de raisons d’être fier de l’humanité, certains se raccrochaient à n’importe quoi, quitte à ce qu’il s’agisse d’un vulgaire morceau d’étoffe tricolore, ces mêmes couleurs sous lesquelles des peuples exotiques étaient bombardés avec de nobles intentions.

Un journaliste s’étonna de cet unanimisme en public. Le lendemain, confus, il s’en excusait presque : « Hier, j’ai exprimé une émotion, une impression de « bizarre » que j’ai ressenti en voyant mes amis Facebook adopter la proposition de se peindre le visage aux trois couleurs, comme le font parfois les manifestants dans les événements sportifs ou politiques… Que n’ai-je pas fait ! Une volée de bois vert m’attendait où j’étais traité d’anti-républicain, de « traitre » et d’autres noms d’oiseaux. » Cédant à la pression, il s’était résigné à supprimer son avis, démontrant une fois encore l’hypocrisie de cette société réputée civilisée. Ceux-là même qui juraient de défendre la liberté d’expression corps et âme semblaient être les premiers à ne supporter aucune contradiction. Savaient-ils au moins qu’on ne combat pas le terrorisme en terrorisant les opinions divergentes ?

En janvier 2015, après l’appel solennel d’un procureur de France Télévision à dénoncer ceux qui n’étaient « pas assez Charlie », nous étions un petit nombre à nous inquiéter, ignorant avec une véhémence sereine les injonctions à l’unité nationale. En ce triste mois de novembre, voilà que nous redoutions de ne plus être assez bleu blanc rouge au goût de la nation. Mais notre indignation, nos larmes et notre douleur n’avaient aucune couleur, ni besoin d’un quelconque étendard, fût-il celui de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité. Comme si l’on avait jamais eu l’occasion de vérifier ce qu’il y avait de faux-cul dans ce triptyque…

La grande explication n’avait pas encore commencé et le temps des conséquences ne faisait que balbutier. Les mots, pourtant, étaient déjà guerriers. Comme l’étaient les premiers bombardements sur « les positions de l’Etat islamique », faisant probablement deux ou trois paires de macchabées innocents. Au nom de ses belles valeurs, la France se constituait de nouvelles réserves de réfugiés et de terroristes, ses deux plus grandes phobies.

Le lundi, un appel fût lancé à faire la fête dans tous les bistrots du pays. Ainsi, les valeurs de la France devinrent l’alcool, la baise et le rock’n’roll, sur fond d’un « Même pas peur ! » aussi décalé qu’imaginaire, les petites scènes de panique dans Paris en témoignant largement. Cette humeur générale me terrifiait…

Fatigué de songer à ces heures funestes, je sortais prendre l’air. La nuit était d’une douceur inhabituelle. Je m’installais dans le jardin, profitant des bienfaits provisoires du changement climatique pour contempler la Voie lactée. Comment le ciel pouvait-il être aussi beau alors que toutes les victimes du massacre n’étaient pas encore connues ?