« Avant, j’étais Iranien »

Athènes, août 2019.

Je n’étais pas rentré à la maison depuis de trop nombreuses années. Mon barda posé dans une colocation militante, je monte explorer le toit de l’immeuble où je passerai quelques jours. J’y reçois un message d’une charmante conquête vaguement orientale : « Bien arrivé ? On dirait un peu une ville arabe, non ? ». Sourire. Sur les flancs du Lycabette, des grappes de maisons blanches aux toits plats, des lampadaires jaunes et une ribambelle d’arbres. A l’horizon, la mer assoupie et les brumes du Pirée. La majestueuse présence de l’Acropole n’y change rien : la Grèce est orientale. Porte d’entrée vers l’Europe pour certains, elle est surtout une brèche magnifique ouverte sur l’Asie. Changement de paradigme.

* * *

Je loge à Exárcheia, quartier anarchiste sous occupation. En camion, en moto ou à pied, les flics sont partout, prélevant de temps à autre un homme à la peau mate ou une femme voilée. A chaque interpellation, la résistance s’organise dans un jeu inégal. Pas de bataille hoplitique, mais les coups d’éclats d’une guérilla hétéroclite composée de militants et de réfugiés. Graffitis et cocktail Molotov répondent aux gaz, matraques et autres violences discrètes. Sous la cagne d’Athènes, expulsions et peines de prison ferme rythment le temps.

* * *

Dans mon appartement, l’espagnol est la langue officielle. Léo Ferré a raison : où vivent des anarchistes, on trouve des Espagnols, Catalans, Basques et Andalous constituant le gros des troupes. Sur le mur de l’immeuble, le ton est donné : « No tenemos miedo de las ruinas. » A quelques pas, deux drapeaux noirs et un étendard dominent l’entrée d’un squat. « No pasaran ! » Un petit air de Barcelone en 1936. Cent mètres plus loin, on parle farsi, pachtoune, arabe ou kurde.

Au troisième jour, dans une petite échoppe, un homme m’aborde en grec. C’est cohérent, il est le patron de la boutique. Surpris, je réponds mécaniquement en espagnol. Et c’est en italien qu’il me réclame la modique somme de cinq euros pour vingt balles de course.

* * *

Chaotique et désordonnée, la végétation envahit les rues. Elle apporte un soupçon de fraîcheur que d’aucuns viennent chercher ici, l’ayant méthodiquement éradiquée de leurs centre-villes désargentés. Comme ce couple de touristes français, ébahis devant un arbre. « Et si on végétalisait notre rue en rentrant ? » demande la demoiselle à son damoiseau. Francis Hallé, jeune bourlingueur de quatre-vingt deux ans, leur botterait volontiers le cul. Pour peu qu’on cesse de le bétonner et qu’on lui foute la paix, le monde se végétalise très bien tout seul, et nos éphémères constructions n’échappent pas à la règle. Déjà fatigué d’entendre parler français, je file traîner mes guêtres sous la pleine lune.

* * *

Une légère brise agite la cime des arbres de la colline de Stréphi, où quelques groupes d’humains s’affairent autour de barbecues improvisés. Des Pakistanais et des Afghans m’offrent des brochettes, des légumes grillés et du pain, le tout avec une insistance déroutante. J’ai beau avoir quelque peu bourlingué, il m’arrive encore d’oublier que générosité est fille de misère.

Passés les remerciements, une question : « Where do you come from, my friend ? » D’habitude, j’improvise. Une seule règle : une identité plutôt qu’une nationalité. Français, syrien ou espagnol est un état civil imposé par l’administration ; s’affirmer corse, kurde ou catalan raconte une autre histoire. Tapis dans l’ombre, les peuples attendent leur heure. Les Etats-nations passeront de mode.

Je leur parlerais bien de chez moi, mais n’habite plus à l’adresse indiquée. Je n’ai d’ailleurs jamais su où je créchais et voyage pour trouver. Ne sachant quelle nationalité m’inventer ce soir, je me revendique anarchiste. Et le regrette aussitôt. Ou comment tutoyer l’indécence, un passeport Schengen en poche. Réfugiés, mes hôtes ont traversé terres et mers en quête d’une nouvelle nationalité. Au terme d’un silence pesant, l’un d’eux se lèvent et s’approche pour mieux me dévisager sous la lune. « Me too. But before, I was Iranian. »

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Le Barbier de Sukhumvit

Bangkok, un jour ordinaire.

Rama IX est mort depuis de nombreux mois, mais ses dociles sujets portent encore le deuil. Par dizaines de milliers, tout de noir vêtus, ils viennent rendre hommage à sa royale dépouille. Une foultitude de portraits plus flatteurs les uns que les autres ornent les murs de la ville, confinant au ridicule. On y voit le roi distribuer des ordres à des officiers, jouer du saxophone, s’adresser à un enfant, tripoter un chat sur un piano, écrire un livre… En somme, le défunt monarque est au folklore local ce que les albums illustrés de l’héroïne Martine sont à la jeunesse européenne : une collection d’aventures ennuyeuses, ancrées dans un quotidien sans intérêt, racontées à des fins pédagogiques. Je ne suis dans la Cité des Dieux que depuis une journée, mais entre les troupeaux de touristes et les dévots sujets de Sa Majesté, je rêve déjà de fuite…

Je me replie sur Sukhumvit, où la boutique d’un barbier m’interpelle. Si l’échoppe ne paye pas de mine, son patron est doté d’une moustache triomphante comme seuls les acteurs de Bollywood savent les porter. Sur les murs, des images du roi, téléphonant, commandant ou priant, ne laissent aucun doute : je me trouve toujours en Thaïlande. Dans le fond, quelques mangues et une banane pourrissent entre un paquet de clopes et un Coca, au pied d’un petit temple. Comme chacun sait, Bouddha, bon vivant, n’a jamais rechigné à s’en griller une entre deux méditations. En vrac, un peu partout, des photos de mâles aux coupes de cheveux incertaines, un sigle Mercedes, des autocollants du FC Barcelone, des portraits de moines, des fleurs en plastique et un nombre remarquable de merdouilles laissent vaguement entrevoir le bleu délavé de ce qui fût probablement une tapisserie.

Je prends mon courage à deux mains et rentre dans la boutique. Au barbier qui s’inquiète de connaître mes désirs en matière de pilosité faciale, je schématise sur un morceau de papier le collier dont je voudrais voir ornée ma bouille. Ce dernier acquiesce d’un air grave et me confirme avoir compris en désignant différentes partie de ma barbe avec sa tondeuse, tout en marmonnant de vagues « Number One » et « Number Two », armé des différents sabots de l’outil. A l’évidence, le bougre n’a rien compris, ce qui ne l’empêche pas de s’atteler à la tâche avec une minutie plutôt rassurante.

Mais un combat de boxe thaï débute sur l’immense écran de télévision. Dès lors, mon barbier semble plus absorbé par cette petite séance de castagne que par son ouvrage, ce dont je décide unanimement de m’inquiéter. A chaque fois que le boxeur thaï en colle une au boxeur blanc, le voici qui s’arrête, tourne ma tête avec vigueur vers l’écran, et lâche à quelques encablures de mes fragiles oreilles un « Boxing ! Boxing ! », assorti d’un très léger filet de bave à la commissure de ses lèvres. Doucement, au fil de coups de tondeuse toujours plus vifs, alors que je crois deviner aux chiffres affichés à l’écran qu’il pourrait y avoir dix rounds, l’inquiétude laisse place à une franche panique. D’autant qu’une remarquable dissymétrie commence à apparaître entre ma joue gauche et ma joue droite, ce qui n’interpelle nullement le barbier. Derrière moi, une minuscule dame compte avec conviction d’énormes liasses de billets. Interceptant mon regard, elle se fend alors d’un formidable éclat de rire, repris à l’unisson par les autres bougres du rade. C’est à ce moment précis que m’est venue l’idée d’invoquer la pitié de Bouddha…

Le spectacle aura finalement duré plus d’une heure. Je m’en sors avec deux ou trois coupures dans le cou, une barbe orientale sur ma droite, grecque sur ma gauche, et un léger torticolis. Pour la modique somme de deux euros. Mais je ne repars pas tout à fait défiguré, et je suis heureux : après quelques jours de mer, je viens de retrouver les humains et leur éternel foutoir, peuplé de contradictions et d’exubérances.

 

Fragments d’été

Ailleurs, An Troisième de l’Etat d’Urgence.

L’année n’en finissait pas de moisir. Je nourrissais assez de pessimisme pour guetter l’aube chaque nuit, convaincu que le soleil lui-même finirait par démissionner. Pourtant, jamais il ne cessa de surgir au petit matin. Un toubib, au terme d’une consultation aussi courte que le temps nécessaire pour empocher ses vingt-cinq balles, avait rendu son verdict tel un procureur : insomnie. Un diagnostic assorti de deux semaines fermes de pilules. A la pharmacie, j’avais ramassé tout le poison prescrit, sans aucune intention de l’absorber. Simplement, ça ne pesait pas lourd et c’était toujours une bonne monnaie d’échange sur la route.

Je rentrais chez moi, consumé par un désir d’action à la frontière de la pathologie. La condition urbaine commençait à me taper sur les nerfs. Il me fallait au moins un océan entre mon enveloppe charnelle et cette année de merde. Je décidais d’honorer l’invitation d’un navigateur au long cours, dont le voilier mouillait quelque part dans le golfe du Bengale. C’est qu’on n’a jamais assez d’Orient dans sa vie…

* * *

Ma fille avait la mine défaite de ceux qui viennent de parcourir quinze mille bornes en deux jours, un train, un métro, deux avions et un taxi. A peine rassasiés de boulettes de riz aux légumes, trop épuisés pour savoir qui nous étions et incapables de prendre la moindre décision, nous marchions dans toutes les directions, hagards, à la recherche de la mer. Au large, un bateau nous attendait. Un coup de fil. Un café épicé. Une heure plus tard, les coudes nageant dans d’immenses flaques de sueur et les yeux baignés de lumière, nous vîmes débarquer le capitaine. Sa minuscule annexe peinait à supporter le poids de notre barda, mais nous emportions avec nous une quantité de vivres suffisante pour nous affranchir de l’humanité un moment.

* * *

J’avais passé vingt bonnes années à vouloir changer le monde, mais ce dernier s’y refusait obstinément. Sous les tropiques, à bord d’un voilier, je me moquais bien de connaître les derniers soubresauts d’une planète à la dérive. Dans la chaleur moite d’un été en Asie, mon indignation pouvait entrer en hibernation. Seule subsistait ma capacité d’engloutir des pages et des pages, dont ce bon vieux compagnon de vadrouille, Henry Miller : « Il n’y a pas plus grande, plus extraordinaire bénédiction que l’absence de journaux, l’absence de nouvelles sur ce que peuvent inventer les humains aux quatre coins du monde pour rendre la vie vivable ou invivable. Si seulement on pouvait éliminer la presse – quel grand pas en avant nous ferions, j’en suis sûr ! La presse engendre le mensonge, la haine, la cupidité, l’envie, la suspicion, la peur, la malice. Qu’avons-nous à faire de la vérité, telle que nous la serve les quotidiens ? Ce qu’il nous faut, c’est la paix, la solitude, le loisir. »

Sur le pont, ma fille entamait une danse de la pluie à la proue du navire. Aussitôt, avec la ponctualité d’un horloger suisse, la mousson nous rendait le salut avec force. Hilare, elle déclarait : « Tu sais quoi, Pa’ ? Ce qu’il faudrait, c’est le même paysage avec le climat de chez nous… » Qu’avais-je besoin de savoir si l’on se massacrait avec la même ferveur un peu partout sur Terre ?

* * *

Dès l’aube, le capitaine avait repris la mer, et c’est au large d’un îlot paradisiaque que nous nous réveillâmes. Mais à dix heures, un interminable défilé de bateaux commençait à déverser des vagues de touristes chinois. Bananes gonflables, parachutes ascensionnels, scooters des mers, séances de plongée dans des rochers peuplés de crabes et de saloperies en plastique, repas uniformisés au goût de l’Empire du Milieu, lait de coco au tarif parisien, crème à bronzer et perches pour autoportraits… nous avions là tous les symptômes d’un cancer généralisé. Par environ huit degrés de latitude et presque cent de longitude, je retrouvais le mal qui rongeait l’humanité : l’abondance de fric au royaume de la misère et des facilités, et des bougres convaincus de pouvoir s’offrir un soupçon de bonheur à moindre coût. Où se trouvaient donc la paix et la solitude si chères à Miller ? Mon désespoir était total, les yeux bridés à la place des visages pâles n’y changeant rien.

* * *

Le lendemain, après avoir parcouru dix-huit miles nautiques, nous accostions dans un petit port de pêcheurs. Combien d’entre eux vivaient encore des ressources de la mer ? A en juger par la couleur de l’eau, plus grand chose de vivant ne pouvait subsister sous les pilotis, hormis des tonnes de matière fécale. Si le commerce de babioles est bon pour les affaires, que faire des étrons de trois mille consommateurs quotidiens sur un récif cerné d’eaux ?

Une gamine nous aborda. Salutations d’usage dans la langue locale. « Je suis musulmane », s’empressa-t-elle d’ajouter dans un anglais hésitant. Voilà qui me faisait une belle jambe. Allah avait-il envisagé une solution viable, dans l’au-delà, concernant la gestion des déchets ?

* * *

Les jours s’écoulaient paisiblement, et sous mes yeux, l’horizon s’étalait, imposant et sûr de lui. Seul face à la mer, le flot de mes pensées s’apaisait, ma rage se dissipait un peu. Dans les nuages, je croyais même déceler le visage d’une infirmière, dans les bras de laquelle je me promettais d’ajourner ma grande croisade contre l’injustice faite par Homo Faber à Gaïa. Nous conduisant à la gare, un jeune couillon nous avait doublé sur la roue arrière et le casque au bras. Elle avait salué la performance d’un immense sourire, l’accompagnant d’un nonchalant : « Bravo ! On manque de candidats au don d’organes… » Son humour noir, ses courbes et ses livres, voilà le genre de remède qu’il me fallait.

* * *

Golfe du Bengale –
d’une muse j’ai rêvé
sous les hévéas.

 

Engagez-vous, rengagez-vous !

Jour de rangement de vieux carnets, An Second de l’Etat d’Urgence.

Mars 2005. Séquestré dans un immense hangar, avec pour munitions des stylos et du papier, je réalise m’être déplacé pour rien, tant le sujet du jour m’est étranger. L’an passé, je m’étais pourtant promis de ne plus venir faire le chien savant. Et me voici quand même au milieu de la quintessence d’une génération en quête de longues semaines de congés payés, devant patienter deux heures que ces messieurs-dames des colonies d’outre-mer aient commencé à composer pour évacuer cet étouffoir.

La demoiselle assise à ma droite s’est déjà levée trois fois pour aller aux chiottes. A-t-elle la vessie qui craque sous le coup de l’émotion ou va-t-elle consulter de petites fiches en croyant se sauver ainsi ? Cette interrogation et l’observation minutieuse de son déhanchement sont les seuls éléments de distraction de l’heure qui s’écoule.

Le concours se veut égalitaire, à l’image d’une République une et indivisible. Mais tout n’est que parodie, de l’alignement des tables à la discipline avec laquelle tous se lèvent à la remise des sujets. Un délire orwellien. Les organisateurs, si prompts à exiger le silence, n’hésitent pas longtemps avant de brancher un affreux bloc de ferraille appelé chauffage, qui pour deux millions de décibels peine à offrir de rares degrés à la bâtisse. Tant de cervelles en fusion, voilà qui devrait pourtant produire de la chaleur, non ? Et puisque l’on cause d’égalité, les candidats des autres académies sont-ils soumis au même vacarme ?

Evaluant le potentiel d’un esprit à enseigner en fonction de ses compétences de perroquet à recracher une soupe, souvent avalée sans en distinguer la moindre saveur, cette institution me désespère. Dis ce que tu sais aujourd’hui, pour le reste on verra plus tard ! C’est en somme sur cette idée que repose l’éducation des mômes dans ce pays, au nom de grands principes démentis chaque jour. Dès lors, comment s’étonner de créer des générations de veaux ?

* * *

Juin 2017. J’achève Maintenant, du Comité invisible, et me rappelle alors d’un passage de leur premier livre, L’insurrection qui vient, si formidablement promu en son temps par Alain Bauer :

« La France est un produit de son école, et non l’inverse. Nous vivons dans un pays excessivement scolaire, où l’on se souvient du passage du bac comme d’un moment marquant de la vie. Où des retraités vous parlent encore de leur échec, quarante ans plus tôt, à tel ou tel examen, et combien cela a grevé toute leur carrière, toute leur vie. L’école de la République a formé depuis un siècle et demi un type de subjectivités étatisées, reconnaissables entre toutes. Des gens qui acceptent la sélection et la compétition à condition que les chances soient égales. Qui attendent de la vie que chacun y soit récompensé comme dans un concours, selon son mérite. Qui demandent toujours la permission avant de prendre. Qui respectent mutuellement la culture, les règlements et les premiers de la classe. Même leur attachement à leurs grands intellectuels critiques et leur rejet du capitalisme sont empreints de cet amour de l’école. C’est cette construction étatique des subjectivités qui s’effondre chaque jour un peu plus avec la décadence de l’institution scolaire. La réapparition, depuis vingt ans, de l’école et de la culture de la rue en concurrence de l’école de la République et de sa culture en carton est le plus profond traumatisme que subit actuellement l’universalisme français. Sur ce point, la droite la plus extrême se réconcilie par avance avec la gauche la plus virulente. Le seul nom de Jules Ferry, ministre de Thiers durant l’écrasement de la Commune et théoricien de la colonisation, devrait pourtant suffire à nous rendre suspecte cette institution. »

Qui doute encore de l’urgente nécessité de destituer nos institutions ?

Consignes de vote

Une veille de débâcle, An Second de l’Etat d’Urgence.

Aux temps heureux de la surveillance participative, il est de bon ton de donner en ligne ses consignes de vote. Voici donc les miennes, sous la forme de trois haïkus gribouillés en cours de campagne.

Le 31 mars, la relecture d’un passage de George Orwell (« Tant que vous n’êtes pas vraiment malades, affamés, terrorisés, emmurés dans une prison ou dans un camp de vacances, le printemps demeure le printemps. Les bombes atomiques s’amassent dans les usines, les policiers rôdent à travers les villes, les hauts-parleurs déversent des flots de mensonges, mais la Terre tourne encore autour du Soleil. Et ni les dictateurs ni les bureaucrates, bien qu’ils désapprouvent profondément cela, n’ont aucun pouvoir d’y mettre un terme. », Quelques réflexions sur le crapaud ordinaire) m’inspirait trois vers :

Cerisiers en fleurs,‬
élection pestilentielle –
j’ai choisi mon camp.

Le 19 avril, faisant part de la constance de mon indécision quant à ce qu’il conviendra de faire ce dimanche – bouquiner dans la forêt, glisser un poème dans l’urne ou apporter un hésitant soutien au commandeur des croyants – l’énumération, par ses épigones, de pathologies diverses et sérieuses m’affectant sans que je ne le sache, m’imposait cette conclusion :

Ô thuriféraires‬
de drapeaux et d’hologrammes –
allez donc au diable !

En cet ensoleillé 22 avril, puisque la politique au sens noble du terme se vit à distance d’un électoralisme à l’agonie, et parce que demain se prépare aujourd’hui, moi et mon hologramme avons unanimement tranché et déclarons ainsi :

Veille de suffrage –
interrogeant l’horizon
une armée de l’ombre.

Qu’importe que la nuit des barricades soit de ce dimanche ou d’un autre, le printemps viendra. Loin des fièvres d’engagement douillet chaque cinq ans, nous y travaillons.

Le Royal occupé n’est pas mort, vive le Royal occupé !

De retour à Montpellier, An Second de l’Etat d’Urgence.

Des projections nombreuses et variées, comme Les Sentiers de la Gloire, Dr. Strangelove, Le Voyage de Chihiro, Lavovare con lentezza, Land and Freedom, Ne vivons plus comme des esclaves, The Rocky Horror Picture Show, Je lutte donc je suis et bien d’autres perles subversives… Des cours de boxe populaire et de marxisme, des leçons d’occitan et de théâtre, une chorale révolutionnaire et des lectures de contes pour enfants, des ateliers sur le féminisme ou l’aiguisage de couteaux – y aurait-il un lien ? –, un séminaire sur l’environnement, un festival de cinéma d’Amérique latine, un débat sur le matérialisme dialectique, un spectacle de Daniel Villanova et des concerts à foison : rap, reggae, oud turc… que sais-je encore ? Des rassemblements à n’en plus finir, pour les sans-papiers, contre la répression policière, contre la loi Travail, en soutien à de jeunes militants interpellés pour d’invraisemblables prétextes… Et la construction de chars pour fêter Carnaval, fête populaire et traditionnelle occasion d’inverser ses valeurs autour d’un grand feu de joie, se délectant de voir brûler Monsieur Justice et ses sbires…

Mais quel est donc ce lieu, foyer de contestation et de culture, si hâtivement renommée alternative par les médias ? Se peut-il qu’il subsiste un espace de respiration sur des rives méditerranéennes si promptes à voter pour une fasciste blonde ?

Il s’agit d’un ancien cinéma à une centaine de mètres de la fameuse place de la Comédie, dont les dalles en marbre sont à ce point lustrées qu’on ne peut traverser la place en été sans de solides lunettes de soleil, sous peine de risquer une fracture de la rétine. Le Royal, c’était selon la réclame « le premier multiplexe en centre-ville d’Europe équipé de THX ». Des investissements hasardeux, une programmation de merde, puis une fermeture officielle.

Le Royal occupé, c’est tout l’inverse : l’acoustique et la tenue des salles se sont quelque peu dégradées, mais le tarif est imbattable, variant selon l’humeur et les moyens de chacun, de l’entrée libre à la modeste donation glissée dans une casquette à la sortie des salles.

C’est aussi un lieu d’hébergement d’urgence, où l’on a vu arriver de jeunes gens, d’autres plus vieux, voyageurs de passage ou autochtones en situation de détresse, étudiants ou travailleurs, avec ou sans enfants, qui ont trouvé sur place une écoute, des conseils, un toit pour la nuit ou la semaine, en chambre individuelle ou collective.

Le Royal occupé, c’est encore et surtout une belle école de vie, sociale et politique, pour des étudiants qui côtoient, parfois découvrent, la misère voisine d’un cœur urbain si fréquemment nettoyé au chlore et si abondamment doté de dispositifs pour interdire toute sieste aux sans-abris comme aux flâneurs. Combien sont-ils à m’avoir dit s’être forgés dans ce cinéma les bases d’une culture politique, pratique et théorique, s’être outillés et enrichis par les nombreuses rencontres qu’il permet ?

Lieu d’échange et de vie, sorte d’agora où la parole est plus libre que dans n’importe quel colloque des Rencontres de Pétrarque, où l’on s’ennuie profondément mais entre bonnes gens, cette écharde dans le talon de Monseigneur Saurel, édile de la commune et baron de Caravètes, devrait être évacuée sous peu par décision judiciaire du 30 mars. On se demande si, dans cette bourgade surdouée où l’on n’a pas hésité à recourir au GIPN pour déloger un homme puissamment chevelu d’un arbre, le 3e RPIMa ou la Légion étrangère seront nécessaires pour procéder à l’évacuation, attendue plus ou moins n’importe quand, l’état d’urgence offrant un éventail assez fantaisiste de possibilités.

Qu’attendez-vous pour faire un tour au Royal occupé, dont certains déplorent qu’il ne réponde pas aux normes de sécurité si calibrées de l’Union européenne, mais qui manquera tant à la ville une fois fermé ? Vendredi 7 avril, des loustics du plateau de Millevaches seront de visite pour la présentation d’un film qui, de Villiers-le-Bel à Notre-Dame-des-Landes, raconte ces lieux, toujours plus nombreux, où se jouent le contraire des passions tristes entretenues par le pouvoir et les médias : Messa Guerrillera. Pourquoi ne pas profiter de l’occasion pour apporter votre soutien à ses occupants résistants ?

Un étrange sourire

Dans un centre d’accueil et d’orientation, An Second de l’Etat d’Urgence.

« Le soir de sa mort, à dix-huit heures, elle faisait ses devoirs. » Ainsi s’achève notre entretien. Trois heures se sont écoulées pour résumer une vie. Une enfance paisible et confortable, puis l’assassinat d’une fillette et des milliers de kilomètres afin d’échapper à une mort certaine, laissant derrière soi femme et enfants. Des conversations Skype et des larmes à ne plus savoir qu’en foutre. Au cours de notre échange, il est question de maltraitances, de meurtres, de viols de cadavres, de décapitations et de trafics d’organes, énumération d’horreurs appuyée par une foultitude de procès-verbaux, actes de décès, documents judiciaires et autres sinistres papiers. Comme si j’avais besoin d’être convaincu !

Et jamais, jamais mon hôte ne perd son étrange sourire. Sur un visage marqué, rayonnant sur une peau d’ébène, il l’affiche avec d’autant plus de vigueur qu’il lui permet de dissimuler une paire d’yeux trop humides. Que d’efforts de sa part pour cacher les émotions qui le submergent ! Puis silence et éclats de rire. Entre espoir et désespoir, un homme à la dérive, perpétuellement en chemin.

Nous nous quittons et je m’interroge : son rictus, délicat mélange de joie et de douleur, était-ce seulement un sourire ?

Un jour ordinaire

Toulouse, invariablement sous état d’urgence, septembre 2016.

La demoiselle me fait un joli sourire en verrouillant la porte de l’intérieur, avant d’y accoler un message en caractères gras : « Suite à une panne informatique, nous informons notre aimable clientèle que votre magasin est fermé. Merci de votre compréhension. La Direction. »

Je ne voulais qu’un jus de fruits et m’apprêtais à le payer en espèces. Mais au temps merveilleux des solitudes connectées, tout est si insupportablement lié qu’il semble désormais impossible de s’acheter à boire sans l’aval d’une ferme de serveurs à l’autre bout du monde. Décidément, ce siècle numérique débute foutrement bien, et c’est avec modération que je m’exprime. Qu’est-il advenu des jours heureux, où l’acte de se rafraîchir le gosier tenait au petit bonhomme au coin de la rue, concoctant chaque matin de délicieux jus d’orange à la force de son poignet ?

Je reprends ma route et croise un pote. Nous cheminons côte-à-côte, lui à pied, moi sur mon vélo, déplorant ensemble l’humeur générale dans le pays. Apercevant derrière nous trois véhicules de police, je monte sur le trottoir pour les laisser passer, l’étroite rue ne m’offrant guère le choix. Arrivé à mon niveau, le chauffeur, d’une carrure imposante et non moins fort en gueule, m’aborde par la fenêtre : « Le trottoir, c’est pas fait pour les vélos ! Vous gênez les poussettes ! » Je me suis écarté de la chaussée pour lui céder le passage, le ton n’en est pas moins inamical. Je ne m’en étonne même pas, pas plus que des ricanements à l’arrière du camion. L’humeur générale, disions-nous…

Le second véhicule me double à son tour. Aucune parole désobligeante ne s’en échappe, mince soulagement. J’ai toutefois droit à une petite rasade de liquide de nettoyage sur ma chemise, ces messieurs de la maréchaussée ayant l’excellente idée de laver leur pare-brise à ma hauteur. Convaincu qu’il n’y a pas de mauvaise intention, je place le geste sur le compte d’une inattention maladroite.

Mais au troisième camion, rebelote ! L’action est donc concertée. Avec le sentiment de puissance procuré par un armement de guerre à un peloton relié par radio à son commandement. J’ai la peau claire et l’apparence d’un citoyen lambda, vestimentairement parlant plus proche du pompeux cornichon que du punk à chien, mais cela ne suffit pas. Je suis certes juché sur un beau vélo noir, mais de là à y détecter un signal faible de radicalisation écologiste, j’ai peine à y croire. A moins que mon sourire ne soit jugé provocateur par des Tortues Ninja réduites à se mouvoir à six dans une boite métallique ?

Une jeune femme s’indigne de cette scène surréaliste. Les policiers s’éloignent. Un vieux chibani lâche sur leur passage un juron. Un pochtron se marre tout seul, et mon pote bifurque à droite. Je poursuis ma route, seul et songeur. Il ne flottait, dans cette rue épicée, que le parfum d’un été indien décidé à perdurer. Jusqu’à l’arrivée des forces de l’ordre, dont on ne sait trop quels mystérieux rapports elles entretiennent avec l’ordre. « Il arrive un moment où la seule façon pour un homme de garder sa dignité, c’est de casser la gueule à un flic. » C’est Steinbeck qui le dit. Qui doute encore des richesses de la littérature nord-américaine ?

A force de gamberger, je me retrouve dans une des ces périphéries urbaines qui définissent si bien la pauvreté esthétique de notre époque. Je me demande ce que je fous là et fais demi-tour. A la base, je voulais juste un jus de fruits. Un simple jus de fruits.

« Ce soir, c’est Macaron ! »

JAK161018 Meeting Macron

Envoyé spécial dans le carré presse d’un meeting politique, An Premier de l’Etat d’Urgence.

Voilà un bail que mon cousin – appelons-le Camille – m’invite à lui rendre visite à l’improviste. A une heure de chez lui, je le préviens par SMS de mon arrivée avec des victuailles. En retour, une réponse sibylline : « Pas avant minuit, ce soir c’est Macaron ! » Ledit Macaron est en réalité un ex-banquier passé au travers d’un correcteur orthographique. Il donne un meeting, où Camille et une amie doivent se rendre en reportage. On se débrouille pour que je puisse me joindre à eux.

* * *

« Plus c’est gros, plus ça passe ! », me dit-on en me confiant un énorme téléobjectif. Nous traversons l’immense parking en direction du Zénith. Refroidis par le nombre de cadavres endimanchés patientant à l’entrée, nous abordons un vingtenaire à la dentition parfaite. Vêtu d’un t-shirt blanc « En marche », il est membre de la fine équipe des organisateurs.

« – Bonjour, nous venons couvrir le meeting, savez-vous où nous pouvons retirer nos accréditations ?
– Vous venez pour qui ?
– A priori, pour Macron, mais s’il y a Georges Marchais, on prend aussi !
– Non, je pense pas qu’il viendra… »

Visiblement, il n’apprécie pas notre humour, ou ne connait pas Georges Marchais. Nous la jouons profil bas pour nous présenter à la responsable des médias. Aucune carte de presse, lettre d’accréditation ou pièce d’identité, ne nous est demandée. Il suffit d’avoir son nom sur la liste, et par miracle, le mien se trouve ajouté en fin de page.

Une créature de vingt ans et quarante-cinq kilos me remet le précieux sésame, un badge vert orné d’un délicieux « La France qui subit ». Dotée d’une peau ne souffrant aucune imperfection, plus proche du plastique que de l’épiderme humain, elle me souhaite une excellente soirée avec un grand sourire. Je réalise alors que toute l’équipe de Macron semble tout juste sortir de chez le dentiste. Suis-je assez détartré pour me joindre à cette noble assemblée ?

Nous entamons un bref tour du propriétaire. La salle principale, ouverte sur un tiers seulement, indique qu’on attend peu de monde. Dans une sorte de balais mou, elle se remplit doucement d’un public que l’on peut classer en trois catégories : les évadés du gala de la faculté de droit, plastique parfaite et chaussures pointues, sorte de quintessence du Cercle des poètes disparus ; les rescapés de la maison de retraite, dentiers en aluminium et fronts figés au botox ; et la confrérie des milieux économiques locaux, féroces sourires de vainqueurs et chemises en soie.

Le messie tant attendu étant annoncé avec une heure de retard, nous gagnons la salle de presse avec l’intention de nous remplir la panse aux frais de Rothschild & Cie. Hélas ! ce qu’ils nomment buffet est d’une déconcertante modestie : une cafetière, une bouilloire, du thé et une poignée de cookies, ingurgités par la meute des journaleux en deux minutes. Ma déception est immense. Un autre, qui n’a rien avalé depuis midi dans l’espoir de se refaire sur le dos de la finance internationale, a l’air abattu, mais la noirceur de son regard semble prometteuse.

Pour nous distraire et « fixer les règles », un tour du carré presse nous est proposé, ou peut-être imposé, mais je confesse avoir oublié. Il s’agit d’une rangée de chaises minables, en contrebas d’une scène mal éclairée, à quinze mètres, dont nous serons séparés par la foule, dont on espère qu’elle ne va pas partir en pogo. Un photographe demande s’il est prévu d’augmenter la lumière.

« – Mais il y en a déjà énormément ! On ne peut pas en rajouter, sinon vous seriez tous aveuglés ! »

Un autre laisse alors négligemment tomber ses lunettes de soleil sur le nez. Rire général.

« – En tout cas, c’est bien plus éclairé qu’au Mans, vous n’imaginez pas ! Et vos collègues ont fait de très bonnes photos…
– Certes, mais ils sont bien meilleurs que nous. Nous, vous savez, avec le soleil qu’on a ici, on sait pas travailler sans lumière. Nos boitiers sont bridés à 320 ISO. »

Passablement agacé, le type qui vient de lâcher cette petite pique est un mâle alpha du photojournalisme, trente ans de métier, quelques guerres et des centaines de meetings au comptoir, salarié d’une boutique à ménager quand on souhaite conquérir le pouvoir. Cela suffit pour inquiéter l’attachée de presse, qui tente aussitôt une diversion en désignant la ligne à ne pas franchir. L’une d’entre nous hasarde son pied au-delà de la ligne imaginaire et interroge : « Et ici, c’est bon ? » Nouveaux ricanements.

« – Bah de toute façon, vous ferez ce que vous voudrez, vous faites toujours comme ça, vous, les journalistes ! »

Effectivement, tout le monde songe à faire ce qu’il voudra le moment venu. La majorité des photographes présents paraît se foutre royalement de l’autorité, des consignes et des espaces réservés, et la soirée s’annonce d’autant plus réjouissante. D’ailleurs, j’ai rarement observé une telle animosité envers les médias. Exception faite du Front national, on l’on vous accuse de promouvoir le « bolchevisme international » en vous distribuant avec parcimonie de délicates jambes de bois. Ici, les boutonneux d’élite qui composent l’équipe de campagne paraissent animés d’une haine tenace, et leur arrogance n’en finit pas de nous surprendre.

Alors que nous prenons place dans l’allée où doit s’engouffrer Monseigneur pour son apparition sur scène, une horde de t-shirts blancs nous assaille et nous invite à regagner notre coin. Ou plus exactement, nous ordonne. Dès lors, ça commence à gueuler fort, quelques-uns se demandent à voix haute s’ils n’auraient pas mieux fait d’aller au cinéma. Rien n’y fait, les ordres sont formels, et leurs exécuteurs d’une rigidité cadavérique. Il vient alors à l’un d’eux une idée exquise. S’adressant aux vigiles du Zénith, sombres costumes, cheveux grisonnants et trapèzes verticaux, il leur suggère de se mettre à genoux au passage de Macron, pour nous faciliter le travail. Sur ma gauche, le type de la sécurité semble un tantinet inquiet, quand d’une voix mielleuse, je lui dis à quel point je vais me faire plaisir à le photographier agenouillé devant un financier. Un éclair de lucidité traverse son regard, et remonté, il me lance : « Moi, je m’agenouille devant personne ! » Son collègue acquiesce. Par oreillettes interposées, l’équipe de campagne échange avec inquiétude sur la fronde qui ne cesse de monter.

Soudain, prenant tout ce beau monde au dépourvu, Macron surgit dans une magnifique cohue. La foule, pas du genre à entrer en transe, n’en attend pas moins une guérison des écrouelles au contact de son héros. Dans la bousculade, entre les gros bras de la sécurité et les frêles t-shirts blancs des recrues de Macron, deux ou trois photographes seulement parviennent à prendre une photo à la volée. Ça se met à fuser dans tous les sens, le public s’en mêle.

« – C’est un scandale ! Bordel, on peut pas travailler !
– Mais tu vas fermer ta gueule, putain ?
– Toi, d’abord tu me tutoies pas. Puis tu vois pas que je veux juste bosser ? »

Rapidement, les photographes finissent pourtant par se disperser, sans incident majeur, histoire de varier les angles et tenter de subtiles compositions avec une luminosité minable. Un petite groupe se terre dans une allée en contre-plongée, traquant les meilleurs gestes de Manu. Un t-shirt blanc lui demande timidement de regagner les rangs. Refus poli. Grésillements d’oreillette. Arrivée d’un t-shirt blanc de grade supérieur. Nouvelle requête, plus proche de la menace. Tout en rigolant, quelqu’un sort de quoi enregistrer le son, avant de lâcher : « Maintenant, que ça soit clair, je vais pas bouger ! Je reste le temps d’avoir mes images. Si vous voulez me virer, faites le par la force, ça fera plaisir aux caméras derrière moi ! » Le bonhomme semble vaincu et repart. Mais revient aussitôt avec quatre nouveaux sbires, plus costauds que la moyenne, faisant au passage trébucher une consœur qui se fend en retour d’une petite douceur verbale. Le volume sonore de l’échange qui s’en suit est suffisant pour que Macron s’interrompe quelques secondes et observe la scène. Un vigile finit par intervenir, chope un t-shirt blanc par le col et lui déclare : « La sécurité, ici, c’est moi. Ils ne passent pas la ligne. Laissez-nous faire notre travail et eux le leur ! » Les t-shirts blancs capitulent définitivement, non sans affecter quatre des leurs à la surveillance particulière de l’amie de Camille, dont le caractère méditerranéen ne leur a pas échappé.

La tension retombe. La foule boit les paroles de son tribun, dissertant sur les centaines de personnes qui n’ont pu rentrer et que pourtant nous n’avons pas vues. L’attachée de presse tente de nous faire la morale et est aussitôt prise à partie par d’autres photographes. Plus distrayante est la pathétique tentative d’excuse d’une autre, terrorisée à l’idée que nous ayons enregistré tous les échanges. Je me fais le plaisir de lui montrer un enregistrement en cours. Quelques hésitants hourras accueillent de temps à autres les variations sémantiques de Macron, dont les paroles se perdent dans l’immensité d’une salle à moitié vide. Nous décidons de nous replier chez nous.

Au final, une bien étrange soirée. Outre la consternante médiocrité de la petite bourgeoisie provinciale, il m’a été donné l’occasion de voir une sorte de solidarité prolétarienne s’installer entre de balaises vigiles et de freluquets photographes que tout oppose, provisoirement réunis par le mépris avec lequel ils ont été traités. On a beau cultiver une infinie suspicion à l’égard de tout ce qui porte un uniforme et fait exécuter des lois et des règlements, on a tout de même trouvé sympathique cette fraternisation ponctuelle contre une poignée de donneurs d’ordres.

Vacances à la ferme

JAK160718 Pleine lune a la ferme

Sous état d’urgence en voie de constitutionnalisation, été 2016.

La route. Les phares dans la gueule. Puis enfin, le patelin. Une poignée de main amicale, un rhum et des indications. Une clairière. La fraîcheur nocturne. Et la Voie lactée, majestueuse.

Mon Italienne s’émeut de la taille des Douglas, quand une bagnole surgit à vive allure. Elle se gare et deux hommes en descendent. Le premier, genre coureur de marathon à cheveux longs et lunettes, file vers un bâtiment de pierre. Le second, calvitie triomphante et épaisse moustache brune, ouvre le coffre, dont il sort ce qui ressemble à une chèvre inerte. De retour, Fil-de-fer tend à Moustache un couteau avec une lame de vingt bons centimètres. Ce dernier, à la lueur des phares de la voiture, assène alors de violents coups dans la gorge de la biquette, tout en gueulant un juron. Le sang gicle et se répand au sol, sous une lune naissante et sans un bruit. Un dernier coup dans le ventre, et les viscères s’écoulent. La chèvre superficiellement vidée, Fil-de-fer la rentre aussi vite dans une bâtisse voisine. Ensanglanté jusqu’aux coudes, Moustache se dirige vers une maison dont il revient bredouille. Des paroles sont échangées, puis l’un d’eux vient vers nous : « Salut ! Vous pouvez nous prêter une de vos frontales ? On ne trouve pas l’interrupteur dans la cuisine… »

Quelques minutes plus tard, Fil-de-fer me remercie pour la lampe et rejoint sa voiture. Et c’est à grands renforts de gestes que Moustache, les mains propres mais muni d’une lame sanguinolente, aide son compère à faire demi-tour entre de sombres bâtiments, à la lueur d’un feu de recul déglingué. Comme si la scène manquait de surréalisme, il s’approche avant de s’engouffrer dans la caisse, et avec un fort accent oriental, lance un jovial : « Poutain ! On a fait oun massacre… »

Puis ils repartent…

* * *

« Salut ! Vous n’avez pas vu un chevreuil mort ? Des copains en ont trouvé un sur le bord de la route, cette nuit. Ils l’ont apparemment laissé à la ferme. »

Un réveil comme je les aime… On retrouve l’animal cloué à une poutre, à l’atelier. Un volontaire entreprend de finir le travail bâclé de la nuit, mon Italienne décide de lui filer un coup de main. Pour une raison que j’ignore, alors qu’il ne s’agit pas non plus de dépecer un Premier ministre socialiste en exercice, elle semble y prendre un malin plaisir.

Ce n’est que quelques jours plus tard, autour d’une table de poker, que Fil-de-fer me révèle les mots de son compagnon, pris de loin pour un juron, au moment du coup de couteau fatidique : « Allahou akbar ! Il a crié Allahou akbar, tu te rends compte ? » Les éclats de rires sont unanimes. Dans l’euphorie, je me fais même plumer cinq euros.

Je laisse finalement dix balles dans ce traquenard. Mais avec la joie de m’être fait dépouiller par des hôtes au grand cœur et un souvenir à un million de dollars.